Formation Sportive deuxième partie: une dépendance au progrès

La dépendance physique est une notion bien codifiée qui se mesure à l’aune de deux paramètres : la tolérance et le sevrage. La tolérance correspond à l’atténuation de l’effet d’un stimulus pour une charge donnée ; elle s’accompagne généralement d’une augmentation du stimulus impliqué pour conserver un niveau d’effet recherché. La dépendance physique est caractérisée par un ensemble de symptômes  apparaissant à l’occasion du sevrage liés à des modifications physiologiques induites par un stimulus (substance ou  comportement). La dépendance physique ne constitue pas, en soi, une pathologie ou un dysfonctionnement. Les ressources physiologiques impliquées dans ce phénomène relèvent bien plutôt des mécanismes d’adaptation de l’organisme aux pressions de l’environnement, que celles-ci soient assumées par l’individu ou imposées à lui, qu’elles présentent une « utilité sociale » ou au contraire soient considérées comme déviances. Adaptation et tolérance à l’effort: deux mécanismes couplés L’entraînement physique, lorsqu’il concerne les mécanismes physiologiques de l’adaptation à l’effort (dans les sports d’endurance et de force), utilise le modèle de la surcompensation basé sur le cycle entraînement/récupération. Ce schéma comportemental  donne à voir les conséquences en matière de performance des modifications des systèmes cardio-vasculaire, endocrinien, respiratoire, musculaire, etc... dont la complexité biologique est impossible à restituer schématiquement.

 

surcompensation

 

Evolution de la capacité de charge d’effort après un entraînement isolé Ce modèle suppose à l’instant t une charge d’entraînement qui utilise le potentiel physiologique actuel de la personne. A l’issue de la séance,  la perception que l’organisme a développé de la charge relative  (intensité et volume de l’effort réel par rapport à l’effort maximal possible) à laquelle il était soumis, le conduit à anticiper la réitération de l’exercice  et  à  mettre en place des modifications physiologiques afin de réduire  la charge relative de  cet entraînement.

 

Figure2

 

 Les adaptations physiologiques se déroulent sur une durée spécifiée. Ainsi, à l’issue de l’exercice, le potentiel d’effort maximal de l’organisme diminue pour plusieurs heures, qui correspondent à la phase de fatigue. Ensuite, les mécanismes adaptatifs  élèvent progressivement le niveau du potentiel d’effort maximal au-dessus de ce qu’il était avant le premier exercice, sur une durée de 48h à 72 heures environ. On considère en moyenne 24 heures nécessaires pour la surcompensation après un entraînement de vitesse, 48 heures pour la résistance, 72 heures pour l’endurance. Ce délai de surcompensation est aussi celui de la récupération avant un nouvel entraînement. Si celui-ci ne se réalise pas, le potentiel d’entraînement maximal revient quelques heures plus tard au niveau basal qui était le sien avant l’exercice, témoignant de l’abandon par l’organisme du nouveau référentiel de charge au profit de la valeur cible antérieure.

 

Figure3Evolution de la surcompensation sur plusieurs cycles

Si un nouvel entraînement advient pendant la phase de surcompensation, de charge équivalente à celui du premier, la charge relative perçue par l’organisme sera inférieure à celle du premier  exercice, et entraînera un maintien ou une faible surcompensation à l’issue de ce stimulus.  L’exercice lui-même sera accompli avec une sensation de confort supérieure à celle du premier entraînement. En revanche, si la charge est plus élevée qu’à la première séance, et en charge relative équivalente, l’organisme va encore mobiliser ses capacités d’adaptation et d’anticipation pour que l’entraînement à venir  s’accompagne d’une moindre charge d’effort relatif, et d’un meilleur confort à l’exécution.

A noter que la surcompensation des réserves de glycogène peut être obtenue par l’entraînement et par d’autres voies : alimentation riche en glucides complexes (apports ciblés), régime dissocié visant à forcer l’épuisement des réserves afin de stimuler l’hypercompensation de mise en réserve ultérieure (manipulation physiologique), électrostimulation qui va permettre d’épuiser les réserves musculaires en contournant le circuit de protection de Renshaw et d’induire jusqu’à 250% de surcompensation ultérieure. Les mécanismes d’adaptation à l’effort  visent  une réalisation confortable de la performance physique par l’organisme,  une réduction de la charge d’effort perçue, grâce à une amélioration de la charge d’effort potentielle maximale qui diminue la charge relative d’un exercice donné, et améliore le confort de son exécution. Il s’agit bien du développement d’une tolérance à l’effort, qui, en diminuant la sensation de pénibilité pour l’exécutant, autorise une augmentation progressive de la charge de l’exercice, en intensité et/ou  en volume. C’est le principe même de l’entraînement, et si celui-ci vise la réalisation de performances à des niveaux proches de la charge potentielle maximale des individus, qui s’accompagnent d’une grande pénibilité, le principe qui en régit les modalités au niveau de l’organisme est le maintien de l’équilibre intérieur, en présence du stimulus stresseur, l’effort physique, par l’intégration de ce stimulus comme une donnée du système.

 

L’exemple typique de l’homéostasie est donné par le système d’équilibre thermique. Soit une pièce dotée de fenêtres, d’un thermostat et d’un appareil de chauffage relié à ce thermostat. Le thermostat est réglé sur 20° qui correspond à la température de confort pour l’habitant. Le chauffage utilise une certaine quantité d’énergie pour maintenir cette température, compte tenu de la température extérieure à la pièce. Maintenant si l’habitant ouvre une fenêtre, pour changer d’air, à thermostat constant, le chauffage va donner à plein pour compenser la baisse de température ambiante, mais si la capacité de l’appareil est faible, il lui faudra plusieurs heures avant de rétablir la température de référence. L’habitant peut alors décider d’ajouter un deuxième appareil, qui en augmentant les capacités de chauffage va permettre de mieux gérer les aléas thermiques liés aux fenêtres ouvertes et aux coups de gelée, les équivalents de nos séances d’entraînement. On le voit bien, le problème de l’habitant n’est pas ici de réaliser des économies d’énergie, mais d’optimiser son confort en maintenant une température constante, par anticipation des aléas qui pourraient la modifier. Cette anticipation s’effectue par une augmentation de la capacité, qui serait inutile dans un système fermé, mais qui devient opérationnelle dans un système ouvert, où des événements déstabilisants peuvent se produire. L’augmentation de la capacité, dans un système vivant, est proportionnelle à la charge du stimulus entraînement, qui doit correspondre à un pourcentage élevé du potentiel maximal, pour induire un effet de surcompensation. L’exercice physique joue le rôle pour l’organisme d’un agent de stress, qui provoque un déséquilibre interne perçu comme un danger, qu’il faut éviter, ou neutraliser. Les mécanismes de surcompensation physiologique correspondent  à une « bonne » gestion du stress, à un mécanisme de coping par intégration du stimulus exercice dans l’activité normale de l’organisme. Mais la réaction de stress est maintenue par la pression constante d’exercices de difficulté croissante, qui entretiennent l’état d’alerte du corps, en sus des mécanismes d’adaptation systémiques, cardio vasculaires, neuro musculaires et endocriniens  eux-mêmes. Cet état de stress chronique peut conduire à l’épuisement, et pas seulement au plafonnement des capacités de surcompensation par les systèmes physiologiques. L’entraînement sportif, en endurance et en force, opère une tromperie  sur les mécanismes adaptatifs de l’organisme humain : quand celui-ci s’affaire pour recréer les conditions de l’aisance, et de sensations tempérées à l’effort, l’entraîneur – ou le sportif lui-même - ne s’intéresse qu’à  la crête des vagues de surcompensation, et à l’ascension progressive du potentiel maximal de charge d’entraînement, qu’il s’agira d’exploiter jusqu’au dernier pourcent, dans la zone d’excellence, qui correspond pour l’organisme à la zone rouge, celle de la douleur physique et du risque vital. Plus le corps s’efforce de faire reculer cette zone rouge vers des sommets inexplorés, en anticipant que la charge réelle du prochain entraînement  sera suffisamment stable pour  maintenir l’effort dans une zone de sécurité et de confort, plus l’entraîneur  monte en charge afin de provoquer une surcompensation supplémentaire, jusqu’à ce qu’apparaissent les signes de résistance à l’adaptation, d’épuisement, les blessures, ou les accidents graves. Quand tout va bien, le pic de performance peut être programmé grâce à une bonne maîtrise de la technologie de l’entraînement, délai de récupération, spécificités et complémentarités des filières, etc, et le sportif abordera la compétition phare de sa saison au sommet de son ultime crête de surcompensation.

figure4

 L’adaptation aux charges d’entraînement, connaît des limites, en valeur absolue de surcompensation  (force maximale, V02 max), et en valeur relative de réponse à une charge d’entraînement donnée (courbe de progression). La capacité maximale de performance est une donnée partiellement fixée génétiquement, mais inconnue avant qu’elle soit atteinte. La plasticité des systèmes, comme la résistance des tissus est inégalement distribuée dans l’organisme : le système immunitaire peut lâcher avant qu’une VO2 ait atteint son maximum pour un individu donné : c’est l’angine « de forme » qui aura raison de sa recherche de performance.  Au fur et à mesure que la réserve de capacité potentielle maximale s’atténue, la progression est rendue plus difficile par le développement d’une « résistance » à l’entraînement. La réponse de l’organisme à une charge d’entraînement donné, décroît au fur et à mesure que le niveau des surcompensations, et donc de la performance s’élève. Il faut une charge d’exercice toujours croissante pour obtenir un pourcentage donné d’amélioration de la performance, et les effets de bord liés à la charge d’entraînement élevée, multiplient les accidents qui entravent la progression du sportif. C’est l’équivalent physiologique du processus par lequel la tolérance pharmacologique, liée à la résistance pharmacodynamique au produit (diminution des récepteurs, des transporteurs) aboutit à une surconsommation qui amène au seuil de toxicité du produit.

 figure5

 

On décrit généralement la tolérance aux substances pharmaceutiques, comme la réduction de la réponse de l’organisme au stimulus pharmacologique (diminution des récepteurs) ou l’accélération de l’élimination de la substance. L’augmentation progressive de la dose ingérée pour obtenir un effet stable  se trouve limitée par le seuil de toxicité des produits : on se limite à des doses qui n’entraînent pas encore d’effets secondaires  trop pénibles pour être supportés. Ici, l’organisme apprend à neutraliser l’effet d’une substance en diminuant sa captation et son transport, elle devient inefficiente par résistance apprise à sa présence. Mais le patient dépendant, en recherche de sensation maximale, va augmenter progressivement les doses ingérées et annuler l’action de son organisme pour contrecarrer les effets de la substance. Il augmente les doses jusqu’à ce que les capacités de métabolisation maximale de l’organisme soient atteintes, et que l’apparition d’effets secondaires pénibles le fasse reculer.

 « Lorsque l'effet obtenu décroît progressivement au cours d'administrations successives et rapprochées, on dit qu'il y a tachyphylaxie. La tachyphylaxie évoque la libération et l'épuisement progressif des réserves d'un produit endogène actif, libéré sous l'effet du médicament. C'est le cas, par exemple, de l'éphédrine qui libère des catécholamines.

 

 

 

 

 

 

Effet diminué :Tachyphylaxie

 

 

Lo rsque l'effet obtenu décroît au cours d'une administration chronique, on parle de tolérance ou encore d'accoutumance, par exemple tolérance à la morphine chez le morphinomane qui utilise des doses de plus en plus élevées pour compenser la perte de son efficacité. Il faut remarquer que le mot tolérance peut être utilisé dans un sens différent : celui d'absence d'effet néfaste et on parle de bonne tolérance, de bien toléré.

 

 

 

 

 

 

 

Effet diminué : Tolérance 

 

 

Rapport efficacité/toxicité en fonction de la dose

 

 

 

Comme, d'une manière générale, l'augmentation des doses augmente à la fois l'efficacité et la toxicité, il faut tenir compte du rapport efficacité/toxicité en fonction de la dose. Cette courbe montre qu'il existe une dose optimum. En pharmacologie clinique, il est difficile de tracer de telles courbes, mais le souci de prescrire la dose minimum efficace doit être toujours présent à l'esprit du médecin.

 

 

 

 

 

 

Rapport efficacité / toxicité en fonction des doses

 

 

 

La figure ci-dessus montre qu'à faible dose, inférieure à A, le médicament est peu efficace et qu'à une dose supérieure à C il devient toxique. L'optimum se situe entre A et C. »

 

 

Tiré de : http://www.pharmacorama.com/Rubriques/Output/Caracteristiques_generalesa2.php

 

 

Dans les deux cas, la personne se trouve face à un mécanisme de défense de l’organisme contre l’agent stressant. En parallèle du mécanisme d’augmentation de la capacité maximale de charge, ou d’élimination du produit en pharmacocinétique, procédés de métabolisation du stimulus par intégration dans la « capacité » du système, se met en place un dispositif qui réduit l’impact du stimulus et donc la charge d’entraînement ou la dose active : la « down regulation » des récepteurs synaptiques diminue le potentiel d’impact de la molécule sur le neurone, comme la saturation des transporteurs membranaires en Ca++ limite les possibilités de contraction musculaire.

 

 

 

Relation surcompensation/effet charge au cours du temps

Les modifications de sensibilité des récepteurs peuvent expliquer les situations de sevrage, de dépendance ou de résistance au traitement. Elles peuvent elles-mêmes varier au cours du temps en fonction de l'âge ou de l'évolution des caractéristiques pysiologiques ou pathologiques du patient. L’effet charge de l’entraînement subit également une baisse d’efficacité au cours du temps, lié en partie à la saturation de mécanismes adaptatifs (réserve de glycogène), mais aussi à l’épuisement de la réponse (épuisement de la sécrétion endogène de cortisol), et peut-être des mécanismes de résistance  par affaiblissement de la capacité de réponse au stimulus.

 Le paradoxe en matière de tolérance à l’exercice, c’est que le corps joue le jeu du sportif sur un malentendu : l’organisme poursuit l’homéostasie du milieu intérieur par des adaptations, le maintien d’une marge de manœuvre physiologique qui lui conserve une capacité d’adaptabilité, la tempérance des sensations qui annule la mobilisation du système hypothalamo-hypophysaire – l’axe du stress ; l’apprentissage d’une réponse optimale à la charge d’entraînement, productrice d’un plus haut niveau de performance, sert également la finalité d’une conservation de l’état d’équilibre de l’organisme. En parallèle de la progression de la capacité de performance, l’effet Pareto joue comme une résistance croissante de l’organisme à l’effort, une force d’inertie qui s’oppose à la force représentée par la charge d’entraînement. Cet effet rend compte du caractère saturable des adaptations des variables physiologiques sous l’effet de l’entraînement prolongé.

 

Petit rappel sur la loi de Pareto

 


La « loi de Pareto » connue sous le nom de loi des 80/20 est une proportion remarquable mise en évidence de façon empirique par Vilfredo Pareto (1848-1923). Elle s'énonce de la manière suivante : « 80% des effets sont générés par seulement 20% des causes » ou inversement (loi des 20/80), « 20% des causes génèrent 80% des effets ». Le principe de Pareto est attribué à Joseph Juran, qualiticien, qui en a donné la définition suivante« le principe de Pareto est la méthode générale permettant de trier un quelconque agrégat en deux parties : les problèmes vitaux et les problèmes plus secondaires - dans tous les cas, l'application du principe de Pareto permet d'identifier les propriétés des problèmes stratégiques et de les séparer des autres ».

 

Le « diagramme de Pareto » est une sorte de « preuve par l'image » pour voir plus facilement où concentrer les efforts  (exemple ci-dessous tiré de wikipedia, avec des données hypothétiques sur les causes de retard au travail -la ligne rouge est le cumul des valeurs en pourcentage. Ici les trois premières causes génèrent 80% des effets).

 

 

 

 

 

Remerciements à :http://www.itrmanager.com/tribune/263/principe-pareto-theorie-simplexite-br-appliques-gouvernance-informatique-br-sabine-bohnke-fondatrice-cabinet-sapientis.html

La recherche d’une amélioration soutenue de la performance et des variables physiologiques sous-jacentes conduit le sportif et son coach à augmenter la charge d’entraînement (volume et intensité) correspondant à la charge  stressante/informative nécessaire pour induire un changement supplémentaire. La tolérance à l’effort et son corollaire l’accroissement des doses de charge d’entraînement obéissent à la même logique de recherche de l’effet qu’en pharmaco-dépendance. Seule la nature de l’effet est différente : plaisir puis simple apaisement tensionnel en pharmaco-dépendance, l’effet recherché en formation sportive est la surcompensation.

 

Sevrage de l’entraînement : le manque de progrès

 L’autre aspect de la dépendance physique est le sevrage à l’arrêt de l’activité. Le sevrage de médicaments et de substances diverses est un phénomène physiologique à part entière, potentiellement mortel s’il est aigu chez l’alcoolique, et lié aux modifications structurelles du système nerveux central, sous l’effet des substances. Le traitement du sevrage consiste à favoriser un retour à l’état antérieur d’équilibre, et à amoindrir les effets de manque.

 Le sevrage de l’entraînement est une expérience physiquement vécue : irritabilité,  dépression,  sentiment de vide ou d’inutilité, troubles du sommeil, de l’appétit, accompagnent souvent l’immobilisation forcée par une blessure.  Une haute capacité aérobie ou une puissance musculaire élevée ne génèrent cependant pas la perception d’un « manque » d’activité. C’est le gradient de progression perçu lors de la surcompensation et non le niveau de la capacité de performance qui suscite une dépendance à l’entraînement.

L’entraînement sportif régulier équivaut à l’adoption d’un paradigme existentiel : vivre c’est progresser. La charge d’entraînement, le stimulus stresseur, font partie intégrante du fonctionnement d’un organisme qui a inscrit le changement dans sa structure physiologique. La mobilisation de la capacité de développement de la performance par un apprentissage physiologique,  fait du sportif un être biologique en perpétuelle croissance.

 En effet, en parallèle de l’effet Pareto qui réduit l’impact de la charge d’entraînement à mesure que la capacité de performance s’accroît, les sportifs présentent des effets de facilitation de la réponse adaptative pour les valeurs basses et moyennes de la courbe de surcompensation, au regard de la population sédentaire. Autrement dit, si l’on compare l’évolution de la réponse à l’entraînement d’un groupe de sédentaires et d’un groupe de sportifs en reprise d’activité après une blessure, les sportifs présenteront une cinétique de surcompensation plus élevée : leur corps à appris à progresser, appris à répondre à un stimulus de charge, comme à une information signifiante. Il a appris à anticiper le processus global de succession des cycles d’entraînement. Le corps a mémorisé les expériences antérieures, à partir de quoi il se projette dans un avenir de progrès.

La périodisation du temps sportif en cycles de récupération, micro-cycles et macro-cycles de surcompensation, balise la courbe ascensionnelle des performances, rythme les étapes du changement, permet au sportif un repérage et une anticipation dans le modèle.

Les périodes de récupération complète, en inter saison, ne sont pas vécues comme un sevrage du corps, qui est généralement épuisé, mais comme une phase d’un cycle annuel. Ce sont de nouvelles activités, ludiques et différentes du sport de référence, qui viennent occuper le corps en vacance plutôt que l’inaction du repos complet.

De même, le sevrage progressif, au cours de la carrière sportive, peut s’opérer de manière quasi insensible pour la personne, grâce à la combinaison d’une diminution des charges d’entraînement et une réorientation de l’attention sur d’autres objets.

La dépendance psychique, également appelée addiction, concerne le « craving », le sentiment de nécessité impérieuse de consommer un produit, ou d’exécuter un comportement, qu’il s’agisse de manger, se laver les mains, ou courir. Elle peut se développer de manière tout à fait séparée de la dépendance physique, et persister après le sevrage. C’est une dimension différente de la dépendance physique à l’effort ou à une substance, qui se caractérise par la tolérance et le sevrage. Ce sera l’objet d’un autre article.

La frontière entre pathologie et adaptation est une affaire de convention sociale. L’organisme soumis à la pression d’un environnement potentiellement toxique s’alerte et met en place des modalités d’adaptation qui visent à intégrer l’élément « informant » ou « intrusif », selon, grâce à des modifications locales et systémiques, à effet immédiat et différé (cf première partie). Le sport moderne s’est fait un jeu de mobiliser nos capacités adaptatives jusqu’à leurs derniers retranchements, au péril de l’équilibre intérieur, que certains appelleront santé. Le sport utilise les capacités de tolérance à l’effort d’un organisme en bonne santé et suscite une forme de dépendance physique liée aux adaptations tant comportementales que physiologiques du corps dans le processus de surcompensation.

La dépendance physique n’est donc pas le stigmate d’une maladie, mais un trait de la physiologie de l’adaptation, de l’apprentissage biologique qui pérennise les modifications et autorise des charges plus élevées, une amélioration de la performance. L’inscription de l’organisme dans le modèle épuisement/surcompensation établit un apprentissage de niveau 3 (cf première partie), le développement de la perception du modèle de croissance de la capacité d’apprendre à apprendre, qui s’étaie paradoxalement quand la capacité de surcompensation elle-même se réduit sous l’effet de saturation des mécanismes adaptatifs.

La surcompensation est l’information signifiante pour la performance et source de plaisir pour l’organisme entraîné. Bonnes sensations, facilité, légèreté, sont les sensations offertes par ce mécanisme, qui allège la charge de l’effort perçu. La surcompensation est anticipée, attendue, espérée. Son absence, même sa diminution font défaut, et provoquent une ruée dans l’effort, pour la retrouver. Elle est le petit supplément d’être, l’extension du possible, l’expansion de soi, la garantie de la puissance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La formation sportive première partie : adaptation au stress et apprentissage de la performance.

 

Le processus d’entraînement peut être modélisé par l’intégration d’unités fonctionnelles élémentaires, accessibles à un protocole analytique de mesure et d’enseignement :

 

 - Niveau 1 : Identification des indices définissant les variables physiologiques élémentaires :

(capacité vitale, temps de réaction, vitesse),

- Niveau 2 : Identification des aptitudes fonctionnelles de base permettant d’améliorer

les variables élémentaires (propriétés mécaniques du muscle avec tests Force-vitesse, test de flexibilité articulaire),

 

- Niveau 3 : Identification des grandeurs significatives pour l’amélioration de la performance (Vitesse maximale aérobie, courbe de lactatémie),

 

- Niveau 4 : Identification des secteurs déterminants de la performance (éléments

technico-tactiques, physiologiques, biomécaniques, psychologiques),

 

- Niveau 5 : Optimisation du potentiel de performance en compétition.

 

Dans les sports d’endurance, chaque variable physiologique de niveau 1 peut être mesurée et développée (glycolyse aérobie), sur la base d’informations sur le potentiel de développement spécifique du sportif apportées au niveau 2 (rapport fibres rapides/fibres lentes d’une section musculaire), et intégrée à une grandeur complexe de niveau 3 fortement corrélée à la performance (vitesse maximale aérobie). Les niveaux 4 et 5 introduisent les dimensions extra physiologiques de l’entraînement et de la performance dont nous ne traiterons pas dans cet article.

Le protocole d’entraînement des variables physiologiques obéit à un modèle basé sur la périodicité de l’exercice et de la récupération, en vue d’obtenir son corollaire biologique : l’épuisement et la surcompensation.

Variables biologiques sur lesquelles porte le mécanisme épuisement/surcompensation :

Tiré de « Physiologie du sport et de l’exercice, adaptations métaboliques à l’effort » par David L. Costill et Jack H. Wilmore :

-       Fibres musculaires rapides : augmentation du potentiel aérobie et de la consommation d’O2 globale

-       Plaque motrice : l’augmentation du nombre de fibres musculaires recrutées dans une contraction permet de diminuer la dépense énergétique et musculaire. L’intégration corticale permet d’automatiser ce recrutement et de libérer l’attention pour d’autres tâches.

-       Les courbatures musculaires liées aux microlésions myofibrillaires, à l’œdème interstitiel et à l’accumulation de métabolites (enzymes protéolytiques et facteurs nociceptifs) sont moins importantes chez le sportif entraîné que le sédentaire, pour un niveau de charge d’entraînement supérieur.

-       Le métabolisme de base s’adapte au régime nutritionnel  et peut diminuer de 50% en quelques semaines.

-       Augmentation des réserves de glycogène musculaire (passage de 15 à 45g/kg de muscle)  (filière aérobie et anaérobie), qui prolonge la durée de l’exercice à un niveau d’intensité élevé, pic de surcompensation après 24 heures pour un exercice intermittent, et 48h pour un exercice continu.

-       Augmentation de la réserve de glycogène hépatique de 50 à 100g/kg tissu hépatique.

-        Augmentation concomitante de la sensibilité basale à l’insuline et de la réponse au glucose, ainsi que des taux circulants d’acides gras.

-       Diminution de la sécrétion d’insuline qui retarde l’épuisement de la réserve de glycogène hépatique et retarde d’autant  la néoglucogenèse, mécanisme très coûteux de fabrication hépatique de glucose à partir de réserves protéiques musculaires (alanine), du glycerol et du lactate (l’épuisement du glycogène hépatique empêche la mobilisation du glycogène musculaire.

-       Augmentation de la sécrétion de glucagon qui favorise la glycogenolyse hépatique et l’utilisation des acides gras libres, retardant ainsi la néoglucogenèse.

-       Augmentation de la reconstitution des réserves de creatine phosphate (filière anaérobie) avec pic de surcompensation à 6 heures post exercice.

-       Elévation du seuil de participation de la filière anaérobie lactique à l’effort, 50% effort max chez le sédentaire, 60 à 70% chez le sujet entraîné

-       Précocité accrue et augmentation de l’utilisation de la filière énergétique des acides gras pour des niveaux d’effort élevés, renouvellement des acides gras libres de 3mn à 20secondes à l’exercice,  réalisant une économie des réserves de glycogène.

-       Le délai pour atteindre le maximum des réactions aérobies passe de 4mn chez le sédentaire à 1mn chez le sportif entraîné, ce qui réduit la dette d’oxygène contractée en début d’exercice, dont la valeur est proportionnelle à la sensation de pénibilité de l’effort.

-       Augmentation du pouvoir tampon, grâce à l’accroissement d’une réserve alcaline (HCO3-) qui ralentit l’évolution vers l’acidose métabolique responsable de l’arrêt de l’exercice en absorbant les lactates formés à l’exercice sous maximal, 7 à 12mmoles/l chez le sujet sédentaire, 20mmoles/l chez le sportif entraîné.

-       Amélioration de la consommation d’O2 qui autorise la métabolisation d’une quantité supérieure de substrats énergétiques : 130g de glucose/heure pour un joggeur versus 300g pour un coureur de haut niveau, 15g/heure d’acides gras versus 30g/heure, pour une distance parcourue de 10km versus 20km. La consommation d’O2 à l’effort est multipliée par 10 chez le sédentaire, par 20 chez le sportif entraîné, ce qui augmente la puissance de travail.

-       Le temps de latence des adaptations cardio-vasculaires à l’effort est de 3mn chez le sédentaire contre 90 secondes chez le sportif entraîné, ce qui permet une réduction de la dette d’02 responsable de la pénibilité de l’effort.

-       Une amélioration de la consommation maximale d’02 permet de favoriser la filière des acides gras, dont la consommation d’02 est de 7% supérieure à la filière glucose, mais qui permet une économie des réserves de glycogène.

-       Le volume d’éjection systolique (VES) participe à l’augmentation de la consommation maximale d’02 ; il peut augmenter de 50% chez le sportif entraîné, et passer de 60cm3 au repos  à 120cm3 à l’effort chez le sédentaire versus 110cm3 au repos à  200cm3 à l’effort chez le sportif entraîné. Cette augmentation s’effectue sous l’effet de la dilatation du ventricule à la phase télédiastolique (loi de Franck starling) pour les efforts modérés, et sous l’effet d’une augmentation de la contractilité des fibres myocardiques pour les efforts de haute intensité.

-       L’augmentation du tonus sympathique augmente le retour veineux en amont du cœur et réduit les résistances périphériques en aval du cœur, ce qui contribue à l’augmentation du volume d’éjection systolique.

-       Le débit cardiaque  participe à l’augmentation de la consommation maximale d’02 ; il peut être multiplié par 4 à l’effort chez le sédentaire, jusqu’à 8 fois chez le sportif entraîné grâce à l’élévation du VES et de la fréquence cardiaque (FC).

-       La fréquence cardiaque de repos diminue et la fréquence cardiaque maximale à l’effort augmente chez le sujet entraîné par rapport au sujet sédentaire, sous l’influence du contrôle du système nerveux autonome (SNA), ce qui augmente le débit cardiaque à l’effort.

-       La vasodilatation musculaire sous l’influence du SNA et la multiplication capillaire améliorent la consommation locale d’02 et la fonction musculaire : un sportif d’endurance présente 40% de plus de capillaires par mm2 de muscle qu’un sédentaire.

-       Le tonus sympathique basal qui agit sur la vasoconstriction viscérale, la vasodilatation musculaire, l’augmentation du retour veineux,  l’augmentation de la fréquence et de la contractilité cardiaque, est moins élevé chez le sportif entraîné en endurance, grâce aux adaptations structurelles, ce qui se traduit par une diminution de la tension artérielle de base.

-       La pression artérielle systolique augmente à l’effort, mais de manière plus modérée chez le sportif entraîné que le sédentaire, traduisant une baisse plus importante des résistances artérielles périphériques.

-       L’augmentation du débit respiratoire participe à l’augmentation de la consommation maximale d’02, mais n’est pas un facteur limitant de la performance. La ventilation maximale à l’effort chez l’homme sédentaire de 116l/mn peut atteindre 400l/mn chez le sportif entraîné, grâce à l’augmentation du volume courant et de la fréquence respiratoire qui  atteint 40 cycles/mn chez le sédentaire contre 60 cycles/mn chez le sportif entraîné, sous l’influence de facteurs chimiques, nerveux et mécaniques.

-       L’amélioration de l’extraction d’02 participe à l’augmentation de la consommation maximale d’02 ; elle passe de 5% au repos à 10-12% chez l’individu sédentaire et 16-18% chez le sportif entraîné.

-       L’effet Bohr participe à l’augmentation de la consommation maximale d’02. L’augmentation de l’acidose et de la température diminuent l’affinité de l’Hb pour l’02 qui est mise à disposition du tissu musculaire, ce qui favorise la consommation maximale d’02, pendant que la fixation d’ions acides H+ par l’Hb tamponne l’acidité sanguine et retarde la baisse de pH, facteur limitant de l’exercice.

-       La précocité accrue de la sécrétion d’hormone anti diurétique retarde la déshydratation chez le sportif entraîné, comme la sécrétion d’aldostérone préserve le sodium de l’excrétion sudorale, et prolonge la durée d’un effort.

-       L’acclimatation à la chaleur nécessite une exposition active de 5 à 8 jours, s’effectue par augmentation du volume plasmatique et des pertes sudorales à l’effort et permet de prolonger un exercice en environnement chaud, d’en accroître l’intensité. Les pertes sudorales peuvent atteindre 3 litre/heure, et sont moins minéralisées ( 2,11 g/l d’électrolytes chez le non acclimaté versus 7,29 g/l chez le sportif acclimaté).

-       L’acclimatation au froid s’effectue par exposition, qui réduit  la réponse sympathique et augmente la réponse parasympathique progressivement, ce qui diminue les résistances périphériques responsables d’un surcoût énergétique à l’exercice.

-       L’entraînement en musculation accroît les concentrations plasmatiques de glucocorticoïdes mais diminue leur impact catabolique sur les fibres musculaires lentes, par diminution de la sensibilité de leurs récepteurs myofibrillaires

-       L’entraînement en musculation accroît la production d’hormone de croissance et de somatomédines (IGF1 et ICF2) qui influent sur la croissance de protéines musculaires et du volume musculaire.

-       Le taux de testostérone augmente après un exercice de musculation intense, mais le maintien d’un taux élevé basal ne se vérifie pas dans la durée ; par ailleurs le taux de testostérone influe sur la croissance des cellules de structure du muscle, mais pas les cellules contractiles, et n’a donc pas de rôle dans l’évolution de la force (Häkkinen)

-       L’entraînement aérobie génère une hypoxie induite par l’exercice, qui stimule la sécrétion rénale de l’hormone erythropoiëtine, qui induit la formation de nouveaux globules rouges, destinés à fixer à l’02.

 

L’entraînement dans la théorie de l’apprentissage

On distingue :

-        l’apprentissage de niveau 1, qui correspond aux adaptations immédiates à l’entraînement,  à la mise en action de processus adaptatifs en vue de maintenir l’homéostasie de l’organisme sous les conditions d’exercice au jour J. Il n’y a pas de modification du système/organisme, mais une gestion du changement introduit par l’exercice sur les paramètres vitaux, qui disposent fondamentalement d’une fourchette de valeurs compatible avec l’équilibre vital et la survie. L’organisme utilise le potentiel adaptatif de la variable biologique à cet instant, défini par sa valeur de référence et sa zone cible – intervalle de valeurs autour de la moyenne -.

-       A l’effort, on observe entre autres une augmentation de la fréquence cardiaque, une diminution des résistances  artérielles musculaires, une diminution de la sécrétion d’insuline, et une augmentation du taux d’hormone anti-diurétique, par rapport au repos, et ce quelque soit le niveau d’un sportif.

-       Certaines variables ne sont susceptibles que d’un changement de niveau 1, comme la température corporelle (32° à 42°), le pH (7,35 à 7,45), dont la valeur cible et la fourchette de variations sont fixes, et constituent les facteurs limitant de la survie (les protéines précipitent au-delà de 42°, c’est une contrainte physico-chimique non adaptable), ou la courbe de dissociation de l’Hb : si l’on pouvait modifier les valeurs de température , de pression partielle d’02 et d’acidose qui régissent l’effet Bohr, les stages en altitude n’existeraient pas !

 

-       L’apprentissage de niveau 2, concerne des adaptations différées vis à vis de l’entraînement,  se met en place au cours de la phase de récupération, et conditionne les possibilités d’adaptation de l’organisme à des conditions d’exercice plus exigeantes. Le système/organisme opère des modifications structurelles sur les variables biologiques, qui concernent la valeur de référence (au repos et à l’effort), qui peut être baissée ou relevée par l’entraînement, la zone cible qui peut être étendue, ainsi que la mobilité fonctionnelle de la variable dans un registre physiologique (ex déplacement des courbes de recrutement des filières énergétiques en fonction de l’intensité de l’exercice). Cette capacité adaptative présente néanmoins un plafond, plus ou moins rapidement atteint.

-       Au repos, on observe une augmentation du volume d’éjection systolique, une diminution de la pression artérielle systolique, une diminution de la sécrétion d’insuline basale, par rapport au niveau  antérieur de quelques semaines ou mois, au repos.

-       A l’effort, sur un intervalle de plusieurs semaines ou mois, on observe une modification de la mobilisation des acides gras libres en fonction de l’intensité relative d’effort, une modification du temps de renouvellement de la créatine phosphate, une augmentation de l’extraction artérielle d’02 en pourcentage.

-       Le volume d’éjection systolique est ainsi susceptible d’augmenter sous l’effet de l’entraînement, dans ses valeurs de repos et à l’effort. Plus le VES augmente, plus sa capacité à augmenter diminue, du fait d’un plafonnement théorique, fixé génétiquement, ou de la dépendance à un facteur limitant, comme les limites de variation de la précharge veineuse, ou de la post charge artérielle.

-       Certaines variables sont susceptibles d’un apprentissage de niveau 2 : l’amélioration de la réponse au glucose, l’augmentation de la réserve alcaline, l’augmentation de la production des protéines de stress, sont des capacités saturables à terme. Le gradient d’évolution de ces variables biologiques et des mesures de performance associées diminue au cours du temps, en relation inverse des capacités de performance et des valeurs biologiques de référence.

 

-       Pour certaines variables, non seulement la réserve d’adaptation se réduit avec la progression des entraînements, mais la sensibilité à l’entraînement diminue, de sorte qu’une charge d’entraînement proportionnellement plus importante devient nécessaire pour mobiliser les ultimes capacités d’adaptation de ces variables.

 

-       La mise en réserve de glycogène est ainsi un mécanisme saturable, peu mobilisable au-delà de 45g/kg de muscle, et nécessite la mise en œuvre d’un protocole très sophistiqué : épuisement des réserves de glycogène par l’entraînement et la privation alimentaire sur plusieurs jours, puis apport maximal de sources de glucides simples puis complexes pour effet insuline dépendant. Ce processus peut « forcer » la charge en glycogène aux extrêmes limites de ses possibilités physiologiques.

 

 

 

-       L’apprentissage de niveau 3, porte sur les capacités adaptatives des variables physiologiques. Le potentiel d’adaptation s’accroît lui-même sous l’effet de l’entraînement qui opère une facilitation des mécanismes d’apprentissage.

-       L’acclimatation au froid procède d’une diminution du tonus sympathique et d’une mobilisation symétrique du tonus parasympathique, la syncope de l’apnéiste et l’expérience yogique montrent que l’adaptabilité du système nerveux autonome n’obéit pas à un mécanisme saturable, mais autorise les formes les plus extrêmes de l’inhibition respiratoire, de la bradycardie, de la transe et de la catalepsie.

-       Le développement de la capacité à apprendre, à transférer les aptitudes motrices, intellectuelles, à générer des heuristiques est bien sûr une caractéristique corticale majeure.

 

Ces notions d’apprentissage de niveau 1, 2 et 3 permettent d’expliciter le phénomène dit du « cross-over », énoncé par Brooks et Mercier (1994), selon lequel la contribution des substrats glucidiques et lipidiques à l’effort dépend de l’effet combiné de l’intensité de l’exercice et de l’état d’entraînement. Le point de croisement ou crossover point est défini comme la puissance d’exercice au-delà de laquelle le niveau d’énergie fourni par l’oxydation des glucides est supérieur à celui fourni par l’oxydation des lipides. Ce point de croisement se situe à un niveau d’intensité d’exercice d’autant plus élevé que le niveau d’entraînement de l’organisme est élevé.

« - l’intensité de l’exercice :

- induit une augmentation de la glycolyse et de la glycogénolyse par les contractions musculaires ;

-modifie le pattern de recrutement des fibres musculaires en augmentant le recrutement des fibres à haut potentiel glycolytique ;

-augmente l’activité du système nerveux sympathique permettant d’accroître la mobilisation des glucides ;

- les adaptations physiologiques secondaires à l’entraînement induisent :

- une diminutiion de l’utilisation du glycogène ;

- un meilleur équilibre dans le turn-over de la glycolyse et le cycle de Krebs ;

- une augmentation de l’oxydation des lipides ; »

Tiré de : la préparation physique par Grégoire Millet, Daniel Le Gallais

 

 

Il y a deux manières de percevoir et d’interpréter cet apprentissage :

-       Soit on se focalise sur l’objectif de performance, et l’adaptation porte sur la valeur maximale possible compatible avec le maintien de la charge d’entraînement, l’organisme  apprend donc à améliorer ses capacités, comme s’il anticipait une charge d’entraînement supérieure à venir ;

-       Dans cette optique, on mesure l’augmentation du volume d’éjection systolique à l’effort, le gradient d’extraction artério-veineuse en 02 à l’effort, comme des indicateurs de l’amélioration de la consommation maximale en 02, prédictifs d’un niveau de performance pour un exercice en endurance. L’apprentissage semble avoir pour objectif de soutenir la charge d’activité,  d’étendre le potentiel de capacité au-delà du registre actuel. Le corps semble intégrer l’objectif : courir plus vite.

-       L’attracteur du système, ce qui polarise l’action sur une finalité est identifié à la performance maximale. Le modèle de référence est l’apprentissage.

-       Les sports centrés sur les performances physiques et techniques plutôt que technico-tactiques valorisent le modèle d’un corps qui explore les confins du possible physiologique, et qui fait reculer les limites de la performance grâce à la technologie de l’entraînement, mi-science, mi-art. Les records viennent régulièrement consolider la mythologie du « Plus loin, plus vite, plus haut ».

 

-       Soit on se focalise sur l’objectif d’équilibre de l’organisme, et l’adaptation porte sur la valeur cible homéostatique (de repos) et la marge de tolérance au stress (entraînement),  l’organisme apprend donc à déplacer le curseur de la valeur de référence, et à recréer une marge de sécurité vis-à-vis des conditions d’exercice expérimentées.

-       Dans cette optique on mesure les réserves de glycogène musculaire, la réserve alcaline, la sécrétion d’insuline basale ou la fréquence cardiaque au repos, comme des indicateurs de gestion des ressources énergétiques, prédictifs d’une robustesse de l’organisme en situation d’exercice d’endurance. L’apprentissage semble avoir pour objectif de réduire le risque de défaillance de l’organisme en situation de charge, d’optimiser la marge de sécurité dans la réalisation d’une performance donnée. Le corps semble intégrer l’objectif : survivre dans la course.

-       L’attracteur du système reste ici l’équilibre des valeurs vitales dans un contexte environnemental très exigeant. Le modèle de référence est le paradigme du stress.

-       Les pathologies du surentraînement, du burn out, du karoshi attestent la réalité des mécanismes de coping, submergés par l’excès de charge, ou une fréquence ne respectant pas les phases de récupération/sucompensation.

 

En replaçant la formation sportive sur une échelle de temps, il apparaît que le stimulus exercice joue le rôle de l’agent stresseur mobilisant les adaptations immédiates aux changements et déséquilibres introduits par la charge d’entraînement, la réaction au stress correspond à l’apprentissage de niveau 1. Celle-ci est nocive à long terme, comme l’ont montré de nombreuses études sur l’épuisement de la sécrétion de cortisol par  sollicitations surrénaliennes chroniques. D’où l’importance de la mobilisation de l’apprentissage de niveau 2, qui en améliorant la réponse de l’organisme au stimulus, va réduire également l’impact de la charge stressante qu’il représente pour l’organisme, et protéger sa capacité de réaction à un nouvel agent stresseur. Mais il apparaît que cet apprentissage de niveau 2 génère une réaction particulière de l’organisme vis-à-vis du stimulus qui l’a provoqué : une dépendance physique à l’effort, caractérisée par la tolérance et la réaction au sevrage, comme nous l’expliquons en deuxième partie de cet article.

Plaidoyer pour une politique de prévention du dopage

 

Qu’est-ce prévenir ?

Empêcher la réalisation d’un événement.

-          Un événement et non une action : la prévention des accidents de la route exemplifie cette distinction parfaitement  au sens où l’accident n’est pas une action (anticipée, voulue, programmée), mais un événement (quelque chose qui arrive). L’accident, s’il est prévisible au regard de certains comportements, est néanmoins toujours une surprise pour celui à qui il advient.

-          On ajoute que l’empêchement se situe à un stade où il reste invisible.  On différencie ainsi l’intervention du passant qui  prend dans ses bras l’enfant imprudent au moment où il allait se jeter sous une voiture, de l’intervention  télévisée qui recommande aux mamans de tenir la main de leurs enfants dans la rue.

Comment est-ce possible d’empêcher quelque chose  qui n’est pas en cours de réalisation ?

-          Entre le réel et le non réel, la pensée occidentale a défini un troisième statut : le possible.  Le possible n’échappe pas entièrement  à une tentative de  représentation ; il peut être évalué, calculé :  dans les jeux de dés, c’est l’aléa, doté d’une probabilité d’occurrence.  Dans la sphère biologique, des régularités ont été observées au sein de populations de végétaux  ou d’hommes :  certains donnent plus de fruits, certains sont atteints par le cancer. Le développement de la statistique, et de protocoles expérimentaux complexes a permis de déchiffrer les séries de causes qui en étaient à l’origine. 

-          Les causes qui rendent réel ce qui n’était que possible, ont ceci de particulier, qu’elles ne sont ni nécessaires ni suffisantes : on peut être atteint  par le cancer du poumon sans avoir fumé de sa vie  (le tabagisme n’est pas une cause nécessaire), mais on peut également fumer toute sa vie sans être atteint par le cancer du poumon ( le tabagisme ne suffit pas). On parle alors de facteur favorisant pour caractériser l’influence du tabagisme, et de risque pour quantifier la possibilité d’être atteint par un cancer du poumon, suivant que l’on fume ou pas, entre autres.

-          Les facteurs qui favorisent le passage du possible au réel sont soumis à un criblage intensif de la part des scientifiques, notamment des épidémiologistes, pour les détecter, les pondérer,  les croiser, etc… Pour eux les événements de la vie se rangent en deux catégories : ceux qui n’ont aucun effet de conséquence,  et ceux qui en ont.  Autant dire qu’il est possible que tous appartiennent à la seconde catégorie. Cependant, seulement ceux pour lesquels on peut établir une trace jusqu’à un événement très possible sont utiles pour la science, et pour la vie. Vous épousez une femme dont le père est daltonien, il devient très possible que vous ayez un fils daltonien ( je vous épargne les calculs de probabilité croisée que vous ayez un fils et qu’il soit daltonien).  Si vous ne l’épousez pas, le risque que vous ayez un jour malgré tout un fils daltonien prend un sacré coup dans l’aile ( et  je vous épargne encore le calcul de la  probabilité croisée que vous vous marriez avec une femme susceptible de transmettre le gène du daltonisme et que vous en ayez un fils et qu’il soit daltonien). Si cela vous gêne trop  d’avoir un fils daltonien, vous n’épouserez pas cette femme, cela empêchera que vous ayez ce fils daltonien, presque à coup sûr.

Qui décide de ce qui doit être empêché ou pas ?

-          Il y a d’abord ce vieux libre arbitre : vous pouvez  choisir de faire quelque chose qui « risque » d’entraîner quelque chose d’autre, ou pas. Par exemple, vous pouvez dire une insolence à votre professeur, ou votre patron, et cela risque de motiver votre renvoi. Heureusement, votre compétence sociale, fondée sur une longue expérience, vous donne une certaine intelligence des situations, et notamment la possibilité d’anticiper, de prévoir les réactions de vos interlocuteurs en fonction de votre comportement. Cette connaissance des relations humaines, et des codes sociaux vous permet de choisir le comportement  que vous jugez le plus opportun, et d’éviter certains ennuis, à moins que vous n’aimiez les ennuis !

-          Vous remarquerez que c’est grâce à la connaissance, - ici, des relations humaines, que vous êtes apte à choisir, à décider d’adopter un comportement en toute  responsabilité, en toute liberté. L’ignorance vous laisse libre en apparence, mais en vous refusant la possibilité de prévoir les conséquences de vos actes, elle vous offre la liberté d’un mouton aveugle dans la forêt des carpates.

-          Vous remarquerez également que le libre arbitre ne se confond pas avec le sentiment de la liberté absolue : choisir de ne pas dire une insolence à votre professeur ou votre patron ne satisfait pas forcément vos pulsions émotionnelles, et « savoir » que vous êtes dépendant d’un réseau social régi par des codes, dont vous usez au mieux, n’est pas équivalent à suivre vos inclinations. Ainsi, par exemple, les fumeurs qui rejettent le risque d’être atteint par un cancer du poumon  se privent-ils du plaisir de fumer, et l’on sait combien il leur en coûte.

-          Les parents et éducateurs  officient dans le sens de la réduction des risques  de quatre manières : par la force, en arrachant un verre de vin des mains d’un enfant par exemple ,  par l’autorité, en interdisant à  un enfant de boire de l’alcool, par l’enseignement, en expliquant à cet enfant les raisons pour lesquelles il ne doit pas boire de l’alcool, par l’exemple :  l’enfant  observe   l’éducateur quand il boit et  voit ce qui en résulte.

 

-          Tout éducateur expérimenté a remarqué que l’autorité seule peut suffire avec un tout petit, mais doit s’accompagner d’explications à la demande de l’enfant assez rapidement. La nature des explications est assez variable : morale (c’est mal de boire, ça fait faire des choses idiotes), objective ( ça rend très malade),  affective (maman sera très fâchée si tu bois), en fonction du style de l’éducateur, et de l’enfant.

 

-          En utilisant les armes classiques de la force, la raison et l’influence sur l’esprit humain, les éducateurs essaient d’empêcher certains comportements qui  élèvent le degré de risque qu’adviennent certains événements.  Par exemple, dissuader un jeune homme de circuler en voiture quand il sort et boit de l’alcool réduit le risque qu’il meure d’un accident de la voie publique. Grâce aux effets de l’éducation via l’influence et la raison, nous évitons beaucoup de comportements dits « à risque »,  sans avoir recours à notre libre arbitre. Il y a simplement des choses que nous ne faisons pas, comme battre une femme, conduire en état d’ivresse, fumer,  par exemple.

 

-          Les états occidentaux se trouvent mêlés à ces notions de « facteurs de risque » et de « prévention des conduites à risque » par leur étroite participation au processus de prévoyance sociale et de mutualisation des risques.  L’individu n’est plus seul  face à son destin en occident, grâce à l’organisation sociale obligatoire et mutualisée de la couverture des risques sociaux : maladie, invalidité, vieillesse, chômage. L’ensemble des partenaires sociaux, travailleurs, employeurs, assureurs et état co-organisent ce dispositif de « sécurité sociale ». Le modèle employé en France notamment, mutualisé plutôt qu’assurantiel est un gouffre financier. L’état gestionnaire se trouve alors des droits à fouiller dans la vie des assurés et à leur demander des efforts pour réduire les risques qu’ils encourent, et qu’ils font assumer par tous : rouler moins vite économise des vies (et des soins coûteux), s’abstenir de fumer évite bien des maladies (et des soins coûteux), manger et bouger raisonnablement permet de vivre mieux et plus longtemps ( et d’éviter des soins coûteux). L’état se trouve donc en position d’auto-légitimer son intrusion dans les modes de vie des usagers sociaux, dans leur intérêt bien compris de contribuables et de travailleurs cotisants.

Comment procède l’état pour empêcher les comportements à risque ?

-          Par la contrainte : le conducteur en état d’ivresse arrêté, le chauffeur qui  passe un ethylo-test pour démarrer son véhicule, sont amenés, par mesures contraignantes, ou manu militari à restreindre leurs consommations de boissons alcoolisées.

-          Par l’autorité : les lois et décrets définissent les limites des comportements acceptables, dans une optique de réduction des risques sociaux, démocratiquement assumée.

-          Par la raison : Une chaîne de compétences relie l’épidémiologiste qui identifie les risques et leurs facteurs, les associations de militants,  le médecin de santé publique qui élabore une stratégie de prévention, les éducateurs qui relaient les messages auprès des populations cibles.

-          Par l’influence :   les campagnes de communication,  les journées d’actions, engagent le destinataire de ces événements à prendre position, à s’impliquer  dans une cause, comme les modèles sportifs ou artistiques les conduisent par processus imitatif à adhérer à un mode de vie.

Quelle politique l’état met-il en place pour prévenir les risques ?

-          La constellation d’agences, sanitaires, environnementales, reflète la multiplicité originelle  de ces dispositifs, dont l’émergence témoigne d’un processus global en plein  développement :  contrôler et évaluer la qualité des procès de production, dans l’intérêt des usagers , afin de qualifier  le contrat de consommation .

-          Chaque champ a défini son périmètre opérationnel en fonction des modalités de production des connaissances, et de la nature des échanges stratégiques entre interlocuteurs du champ. Par exemple,  le champ sanitaire s’est développé autour de l’axe médico- pharmaceutique, qui tend à s’imposer comme modèle aux autres prestataires de produits : compléments alimentaires, et de soins : thérapeutes de tous ordres. L’évaluation repose sur les procédés statistiques des études à grande échelle, la sélection des interlocuteurs institutionnels  se base sur la hiérarchie universitaire et industrielle, qui valide et renforce la hiérarchie hospitalo-universitaire du corps médical, et la hiérarchie économico-politique de l’industrie pharmaceutique. D’où les problèmes de collusion d’intérêts des « experts » qui jouent de leur carte hospitalière auprès de l’industrie pharmaceutique et des agences d’état, monnayant de la valeur symbolique en valeur économique et réciproquement.

Pourquoi l’état peine-t-il tant à mettre en place une politique de prévention du dopage ?

-          L’idée de dopage en elle-même est un frein à sa prévention : le dopage désigne un  un acte, non un événement, un fautif et non la « victime » d’un accident, ou d’un processus, comme le fumeur est victime du tabac. Caractérisé en tant que tricherie volontaire, le dopage peut difficilement s’inscrire dans le cadre des « risques » dont le sport de compétition serait le « facteur favorisant ».

-          Il est à noter que la ligne de séparation usuelle entre acte et événement permet de distinguer entre la délinquance que l’on condamne (voler un auto radio), et la déreliction que l’on subit (devenir prostitué, toxicomane). La ligne de partage, parfois floue entre acte délibéré et événement fortuit coïncide avec les gradations compassionnelles des auditeurs : vol avec agression, vol à l’étalage, toxicomanie, prostitution, exploitation au travail, enfant ou femme battu.

-          Les cohortes de malades ont offert aux scientifiques médecins l’opportunité de légitimer du poids des mathématiques les faits significatifs extirpés à la masse. Il leur a fallu peser de tout ce poids pour affronter les puissants lobbies de l’industrie du tabac par exemple, entrés dans la guerre scientifique et médiatique avec la puissante artillerie que leur conférait leur puissance économique. Les médecins et scientifiques associés aux sports n’ont jamais, - à l’exception des ex pays du bloc soviétique peut-être -, bénéficié d’un accès aussi étendu à la population sportive, ni aussi bien encadré, - cette population est plutôt vagabonde -, ni financé à la hauteur de l’organisation des soins hospitaliers. Le résultat est l’indigence d’une connaissance scientifique et médicale approfondie des hommes dans cet environnement, et l’absence d’une élite qui fasse référence auprès des interlocuteurs de l’état.

-          Les fédérations sont les représentants officiels des pratiquants sportifs, ainsi que le mouvement olympique, dont l’objet est de promouvoir leur discipline, et non le bien de l’homme usager de cette discipline. Il en ressort que les risques majorés par les activités sportives ne sauraient être repérés ni dénoncés par les fédérations de leur propre volonté. L’environnement sportif est probablement plus obscur aujourd’hui que l’environnement professionnel ou scolaire, doté de services médicaux organisés, de syndicats, d’associations de personnel et de parents d’élèves. Ce mouvement ne dispose à ce jour d’aucune structure communautaire dont l’objet soit de militer pour la réduction d’un risque lié à cet environnement. Je n’ai pas connaissance d’associations de parents de gymnastes pour une « gymnastique dans la joie », ou « toujours gymnaste à 40 ans », comme je ne connais pas d’associations qui milite en faveur de « reposer c’est reconstruire », pour un contrôle sanitaire des calendriers des professionnels, ni de parents vigilants à « la nasse pas la casse » dans les centres de formation au haut niveau, d’où sont exclus chaque année les éclopés du régime sportif  intensif. La base se tait, peut-être exclusivement fascinée par les rêves de succès, et murée dans un silence honteux en cas d’échec.

-          L’état se saisit de la question du dopage, sous la pression médiatique, qui veut du sang, et des punitions exemplaires. La merveilleuse persécution de Lance Armstrong,  échappant encore et toujours aux mailles du filet médiatique qui n’en finit pas de râcler les fonds d’égoût, et de la gorge pour cracher son venin est assez stupéfiante. La prévention n’intéresse pas les journalistes, sauf quand elle fait grincer les dents : n’annonçait-on pas la guerre civile après l’interdiction de fumer dans les lieux publics ? A défaut de ressasser la mort attendue de milliers de personnes, la grippe A ne vaut-elle pas à Madame Bachelot une tentative de crucifixion médiatique compensatoire ? L’action médiatique produit des effets, mais qui ne sont constructifs que lorsque la presse se fait écho d’une revendication socialement élaborée, soutenue par des groupes militants. En l’absence de ces discours construits sur une pensée et des objectifs politiques, la presse ne se fait le relai que d’elle-même, une  caisse de résonnance, qui amplifie les échos des cris, des larmes et de la fureur : ça se vend. Quant à la réponse de l’état, elle reste dimensionnée à l’attaque médiatique : les coupables seront punis, la détermination à lutter contre fléau sera sans faille, on ne fait pas dans la dentelle conceptuelle.

Comment peut-on initier une politique de prévention du dopage en France ?

-          En refondant le concept, d’abord. Le dopage, pour le sportif, est un risque, comme l’alcoolisme pour un vigneron. Risque dans sa dimension réglementaire : le dopage conduit à des infractions réglementaires sur la consommation de substances, pouvant aboutir à l’exclusion du sportif. Risque dans sa dimension sanitaire : le dopage altère la santé de la personne, et est symptomatique d’une altération de son jugement sur la valeur de sa vie, et de sa santé.

-          Si le dopage est un risque, le sport comme environnement peut être qualifié de facteur de risque. Il faut donc l’aborder, comme le milieu professionnel ou scolaire, sans préjugé positif ni négatif, et analyser ses productions en termes de rapports humains, dans leur réalité. Cela implique d’abandonner la posture naïve d’un sport comme  « le monde merveilleux du baron de Coubertin ».

-          Si le dopage est un risque, il est nécessaire de le définir dans l’acception élargie de ce qu’il est pour celui qui vit cette situation, et non de réduire sa définition à la dimension réglementaire extérieure au sujet, celle qui fonde « l’accident » du contrôle positif.

-          Si le dopage est un risque pour l’homme, comme l’alcoolisme ou la vitesse, c’est pour l’homme que celui-ci doit être disqualifié, discrédité, démystifié, pour ceux-là même qui en seraient les victimes potentielles, à ne pas avoir su déchiffrer les mensonges, les tentations, les illusions, les faux semblant, les faux amis.

-          Si le dopage est un risque, la prévention du dopage doit être un facteur de protection, en agissant sur l’homme et son environnement. Si l’environnement est en cause, il faudra le changer, il faudra force et courage, et peut-être aussi l’aide l’état.

Aspects du dopage : 2/ du côté de la prévention

Sur quel fond s’appuie l’infraction dopage ?

La plupart des infractions au règlement anti dopage sont des erreurs plutôt que des fautes, au sens où l’intention de se doper, à savoir améliorer sa capacité de performance,  n’était pas nécessairement  à l’origine d’une consommation  médicamenteuse ou stupéfiante.  Dans un dispositif réglementaire, il suffit que l’infraction soit constituée : une molécule décelée,  un contexte de compétition, pour que la culpabilité soit avérée et la sanction prononcée.

De la même manière, une vitesse supérieure à la vitesse limite autorisée, un taux d’alcool supérieur au taux limite autorisé, constituent l’infraction, et ne nécessitent pas d’invoquer l’intention de rouler trop vite, ou de trop boire : les faits parlent d’eux-mêmes.

Les faits parlent-ils d’eux-mêmes en matière de dopage ? La décision a été prise de considérer que oui, les faits suffisent, nonobstant les intentions, libre aux juges de considérer ou non le poids des circonstances.

La règle impose son périmètre à tout fait constitué en infraction : la faute est avérée, la sanction tombe.

Quant à la nature de la faute, sa nature intrinsèque, hors le contexte scientifico-réglementaire qui la caractérise et  la circonscrit (présence d’une molécule interdite dans un contexte spécifié),  quelle est-elle ?

Aujourd’hui encore, 10 ans après la mise en place du dispositif réglementaire international de lutte contre le dopage, la question de la définition de cet objet tel qu’en lui-même reste vague.

A fortiori, si l’on ne peut s’accommoder d’une approche strictement répressive, une « politique » de prévention  reste à inventer, et pour ce faire, la construction théorique des causes et des effets n’est encore qu’un chantier, fort peu actif…

S’agit-il de tricherie ? Il faut alors moraliser les sportifs, les intéresser à la compétition pour ce qu’elle enseigne, et non pour les médailles qu’un seul peut remporter à la fois.

S’agit-il d’emprise par le système sportif ?  Il faut alors transformer l’institution sportive nocive au développement psychique, physique  et moral de ses licenciés.

S’agit-il de mésusage et d’addiction ?  L'éducation à la santé doit alors primer, et la pratique sportive  s'inscrire dans une démarche générale de valorisation du bien-être, plutôt que de l'implosion de soi.

S'agit-il d'un fait divers surmédiatisé? La réponse s'organise alors autour d'une gestion institutionnelle de la communication : empêcher l’émulsion médiatique de pétrifier l'opinion publique.

S'agit-il de soins interdits? Il faut entamer  un débat sur la nature du contrat social qui lie les individus dans une société qui engage solidairement ses concitoyens pour les soins, la retraite, le chômage.

S'agit-il d'automutilation? Il faut alors protéger les individus non seulement contre eux-mêmes (dans certains pays les pauvres vendent leurs organes), mais contre un système qui instrumentalise les corps des personnes.

S’agit-il d’une logique économico-symbolique ressortissant de l’ordre ultra libéral du monde sportif ? Il s’agit de penser en termes de choix de société et de bien pour l’homme.

Suivant qu'on choisit le paradigme de la santé, de la morale, du social,  ou du politique, l'objet "dopage" répond à des causalités différentes, la personne ou la structure, à des processus de prévention différenciés, éducation à la santé, à la citoyenneté, réorganisation du système fédéral, de la relation de l'état au sport…

Aussi voit-on l’état français en peine de traiter la question du dopage avec efficience autrement que par le mode réglementaire coercitif.

Dans les années 60, ce sont pourtant les mesures d’auto empoisonnement vérifiées par le Dr Pierre  Dumas sur le Tour de France, puis la mort de Tom Simpson dans l’ascension du Ventoux en 1967 qui ont attiré l’attention  de l’opinion et des pouvoirs publics sur les pratiques auto-destructrices de certains sportifs. C’est l’idéal de santé et de dignité humaine qui ont suscité la caractérisation  de comportements comme  nuisibles, appelés doping puis dopage, mais c’est l’obéissance à la règle et la soumission à l’ordre moral qui sont finalement les critères de définition de ce comportement, et son domaine de référence : l’infraction.

Sans doute ce comportement, s’il est considéré comme une forme d’automutilation renvoie-t-il aux complexités du traitement de la prostitution par exemple, où se trouvent mêlés les questions de la liberté à user de son corps, de la dignité humaine, de l’exploitation sexuelle des personnes vulnérables, de l’ordre public, etc…

Penser le dopage, autrement que comme une infraction à la règle, implique une prise en compte des rapports de force entre les sportifs et l’institution, des conflits d’intérêt entre la valorisation du spectacle sportif et le traitement du fait social dans sa complexité. Il y a, pour les pouvoirs publics, une prise de risque réelle à affronter les lobbies sportifs, fédéraux et olympiques, sur lesquels d’ailleurs l’état s’appuie pour participer à l’organisation de la chose sportive.

D’autant que ce sont des hommes qui s’impliquent et prennent position pour défendre une « politique », et jusqu’à ce jour, le jeu n’en a manifestement pas valu la chandelle pour les ministres, secrétaires d’état et autres directeurs de cabinet qui se sont succédés à la barre. Quant aux administratifs, ils ne sont pas « dimensionnés » pour élaborer une politique.

La prévention du dopage revêt actuellement les oripeaux de la misère politique d’où elle est issue. A défaut de poursuivre un objectif, on promeut des outils, et pour ne fâcher personne, on saupoudre du soutien et des encouragements à presque toutes les initiatives, dès lors qu’elles sont parfaitement inoffensives.

Toute « action » est bienvenue, toute participation est saluée, la journée « fair play » du collège  de Tintoin, comme la mallette pédagogique de l’animateur anti dopage. Chacun  peut y aller de sa bonne volonté et de ses bons sentiments, et lutter contre « ce fléau » avec des  jeux de l'oie, ou des seringues géantes sur char fleuri.

Le dispositif de prévention est à la mesure du corpus théorique qui l'encadre, et dans le chaos politico-conceptuel qui environne la question du dopage, les solutions les plus innocentes, celles qui innocentent le mieux aussi les acteurs institutionnels en charge de la chose sportive, ont souvent le plus grand succès, car si elles ne servent à rien, elles ne nuisent à personne, ce qui semble aujourd'hui l’essentiel.

Aspects du dopage : 1/ du côté de l'état

La lutte contre le dopage a pris la dimension  d’un problème de santé publique en France et à l’échelle  internationale après le scandale Festina sur le tour de France 1998. Cet événement a provoqué la mise en place d’un dispositif institutionnel  de grande ampleur :

-          A l’échelle internationale, la création de l’agence mondiale anti dopage en novembre 1999, une fondation de droit privé, destinée à élaborer le code mondial anti dopage, concernant les bonnes pratiques et les procédures de contrôle, de détection,  d’évaluation des procédures, de sanction,  ainsi qu’ à fixer la liste des substances et méthodes interdites ;

-          La convention internationale contre le dopage adoptée par l’Unesco en octobre 2005, organisme de droit public international, doté d’une autorité intergouvernementale contraignante, apporte  à l’AMA la légitimité qui lui manquait  sur les états ;

-          La création des agences nationales anti dopage, chargées sur le territoire national de l’organisation et de la supervision des contrôles et des sanctions, prenant le pas sur les autorités sportives fédérales nationales ;

-          A l’échelle nationale, française,  les antennes médicales de lutte puis de prévention du dopage, disséminées dans les hôpitaux des  23 régions françaises, font écho à la Loi Buffet qui en 1999 énonce l’obligation de transmission médecin à médecin de cas de dopage soupçonnés ou avérés. Elles  interviennent également dans le processus médico réglementaire  de la suspension de licence, une attestation médicale de passage par une antenne est nécessaire à la restitution de la licence après une sanction pour dopage.

Ce dispositif, réglé par le droit, relève de la voie parlementaire pour la loi Buffet (du 23 mars 1999) et ses antennes médicales,  et de l’autorité régalienne de l’état pour la création de l’agence française de lutte contre le dopage, qui dépend directement du cabinet du premier ministre,  -échappant au passage à la tutelle du secrétariat d’état aux sports -. La création de l’AMA et son aventure institutionnelle avec  l'adoption par l’UNESCO de la convention anti dopage atteste une volonté convergente ( ?)  des états européens et américains,  épopée dont les péripéties n’affleurent pas la surface des actualités accessibles au grand public. Les journalistes sont si paresseux !

Partiellement démocratique (via le vote parlementaire), mais sur la base d’un projet de loi déposé par la ministre des sports, en grande partie issue du jeu régalien des états, la lutte contre le dopage a pris la forme institutionnelle d’un organisme de police et de justice nationale et internationale, destiné à définir, traquer et punir des infractions au droit. La puissance judiciaire de la police est habituellement réduite aux infractions minimes (du code de la route, etc..), les infractions graves, délits et crimes, relevant de la sphère judiciaire, c'est-à-dire d’un jugement public donnant lieu à un examen des faits et éléments de preuve constitués par la police contre le prévenu .  En matière de dopage, l’infraction est à la fois constituée et sanctionnée par le même organisme, à l’échelle nationale.

Cependant, le dopage dans le monde réel, échappe à la stricte circonscription réglementaire qui lui donne son assise. De même, l'inscription réglementaire d'un fait de dopage, contredit parfois radicalement le fait intuitif, à savoir l'intention d'améliorer ses performances par voie pharmacologique.

Deux exemples le montrent, tirés d'expériences réelles :

1er exemple : hors l’infraction caractérisée par un contrôle positif, de quoi est coupable une enfant de 13 ans, qui prend un comprimé d’anti inflammatoire stéroïdien que lui donne sa mère, un soir qu’une pharyngite la gêne pour respirer, comme cela lui arrive 1 à 2 fois par an depuis sa petite enfance, suivant ainsi le conseil des médecins qui la soignent et la connaissent depuis longtemps, puis qui se rend à une compétition 3 jours plus tard, alors qu’elle présente  encore des traces urinaires du produit interdit en compétition ?

-          Coupable de dopage ?  a priori elle n’a cherché qu’à se soigner, et la preuve est loin d’être faite qu’elle a « pu vouloir se doper », au regard de son dossier médical. Peut-on condamner une personne sur le motif qu’elle ne peut faire la preuve de la pureté de son intention, la charge de la preuve de culpabilité, à savoir la volonté de se doper, ne devrait-elle pas revenir à l’accusation ?

-          Coupable de négligence vis-à-vis des règlements : sa mère a donné le médicament et est la personne majeure et responsable qui peut être incriminée pour négligence :  à travers l’enfant innocent par intention, on frappe la mère considérée coupable, mais c’est l’enfant qui est puni et privé de sa licence. Le statut de mineur n’implique-t-il pas au contraire que l’adulte responsable assume les conséquences de la faute commise par l’enfant mineur, a fortiori de sa propre faute ? Et la punition n’est-elle pas simplement impossible quand aucune sanction n’est prévue sur le parent fautif par le dispositif réglementaire ?

-          Coupable de mésusage médicamenteux :  en admettant les risques inhérents à la consommation d’un corticoïde sur la fonction surrénalienne, et donc la santé,  le mésusage médicamenteux, s’il est avéré et  punissable, pour mise en danger de la vie d’autrui, ne relève-t-il pas d’une toute autre juridiction que celle de la réglementation anti dopage?

L'infraction est réelle, et documentée, mais y a-t-il eu dopage?

 

2ème exemple :comment nommer  ce comportement bizarre, bien identifié par des médecins du sport et décrit  abondamment dans une certaine littérature à visée confessionnelle et tabloïde : des jeunes hommes, cyclistes en l’occurrence, engagés dans une course à étapes, s’adonnent à la consommation nocturne de somnifères, parfois accompagnés d’alcool, voire d’autres substances psycho actives ( non interdites par la réglementation anti dopage), dans le but non de dormir, mais de se saoûler, ou plutôt de se défoncer selon la terminologie plus moderne des stupéfiants, afin de bien s’amuser. Enfin repus de plaisir et de bien-être, ils finissent par s’endormir avant de s’élancer pour une nouvelle étape. Les hypnotiques en question n’étant pas interdits par la réglementation anti dopage, ce comportement n’est nullement interdit au regard de la loi, tant que l’ordre public est respecté bien entendu. Plusieurs remarques :

-          Les mêmes médicaments sont utilisés par les mêmes hommes, d’autres soirs, pour dormir : est-ce le médicament lui-même qui favorise une déviance dans son usage, par ses effets ébrieux, et la tolérance qu’il installe chez l’usager ? Y a-t-il là imprudence de la part du médecin prescripteur ?

-          La recherche de détente et de  sensations ébrieuses est prévisible chez de jeunes hommes soumis à un régime de stress physique et psychologique par la compétition, même si elle est est dangereuse pour leur santé : ne devrait-on pas réglementer l’usage de ces substances,  afin de protéger la santé des sportifs ?

-           Ce comportement n’est possible qu’avec l’accord complaisant des cadres de l’équipe,  qui d’ailleurs participent parfois à ces festivités, quand ils ne les organisent pas ; leur conception de ce qu’on doit lâcher, pour mieux  tenir ses hommes,  qui s’apparente à une certaine logique militaire, n’est-elle pas fameusement hypocrite, en reconnaissant la réalité d’une tension générée par le stress de la compétition, mais sans offrir d’alternatives à ces méthodes de dégazage plutôt  toxiques ?

-          Ce comportement qui nuit à la performance du lendemain, du fait du coucher tardif, de l’intoxication hépatique, voire des effets pharmacologiques persistants comme la baisse de vigilance, voire les troubles de l’équilibre, est contraire à la recherche de performance, mais se trouve parfois associé à des consommations de « produits à visée dopante » sans que le sportif y voie un inconvénient : la consommation de substances de tous ordres, à des fins aussi bien ergogéniques que festives, ne s’inscrit elle pas dans un processus comportemental plus large que ce que l’on appelle dopage, et qu’il faudrait traiter en tant que tel, plutôt que de mettre bout à bout : dopage+addiction+ gestion du stress+soins ?

Le dopage est-il un concept opératoire pour comprendre les comportements des sportifs?

         

Corps voilé, vêtement dévoilé

Les vêtements recouvrent le corps, et ce faisant, le signalent  à l’attention d’autrui. Ils parlent pour la personne,  et entretiennent un dialogue avec les passants, nos interlocuteurs de passage.

Les vêtements parlent du genre, de l’âge, de la condition sociale, du style, de la profession d’une personne. Le classique tailleur identifie l’executive woman,  la cravate du cadre commercial fait office d’uniforme quand l’ingénieur  s’autorise des chemises à carreaux et  des  pantalons en velours.  Le jean est le basic des adolescents garçons et filles depuis 40 ans,  mais des détails dans la coupe ou le traitement du tissu datent les silhouettes avec précision. La mode rassemble une communauté de fashionistas qui investissent narcissiquement un corps féminin  dessiné, modelé, conceptualisé par les maestros de la couture !

Chacun se distingue par le choix d’un look qui dit à son interlocuteur de passage : je suis sportif, je suis quelqu’un d’important, j’appartiens à la bourgeoisie ; il dit aussi contre son gré parfois, à celui qui décodera : je n’ai aucun goût, je suis fauché,  je suis une pouf…

Ce que nous disons par les vêtements à nos interlocuteurs de passage,  c’est aussi ce que nous pensons d’eux, à qui parmi eux nous nous adressons particulièrement,  ce que nous espérons secrètement. La jeune fille en fleurs et en mini jupe dédie ses appâts et adresse ses  appels  assez peu subliminaux  à de séduisants jeunes garçons,  pas à la foule des vieillards de plus de 30 ans !! Telle jeune femme emmitouflée sous de vastes jupes et  larges pulls  dissimule un corps  qui lui fait honte,  le cadre élégant  signale à  chacun qu’il est en représentation  et ne prendra au sérieux que des interlocuteurs qui comme lui entendent jouer leur rôle professionnel avec brio.  Le naturiste invoque  en  chacun  la conscience de sa naturalité  native et ressent comme une tricherie la présence de personnes en habits sur son territoire, quelque soit la minceur du maillot. La femme parée et parfumée annonce que la vie est une fête, le monde son salon, et vous, un admirateur de passage. Mille détails avisent le passant  qu’il est plus ou moins bienvenu suivant qu’il est destinataire ou non du message vestimentaire.

La couverture corporelle par le vêtement est partie intégrante du message. Guidée par des usages sociaux plus ou moins  traditionnels, elle laisse en occident la part belle à la mode, et aux choix personnels.  Rappelons brièvement la bataille des garçonnes,  qui après la première guerre mondiale ont exhibé leurs jambes, - sous le genou-, pour la première fois  dans l’histoire européenne. Découvrir la cheville d’une femme à la descente d’une voiture était une expérience mémorable pour les messieurs du 19ème siècle,  et ce ne fut pas sans  affronter grincements de dents  et cris d’orfraie que les femmes  raccourcirent leurs jupes.

Le port du pantalon féminin, qui moule la cuisse et la fesse, fut encore l’occasion de renvois scolaires, de scandales et  de polémiques, avant de s’imposer pour la liberté de mouvement qu’il permet.  Le bikini, réduit aujourd’hui à portion congrue fut sans le doute le dernier bastion des tenants de la pudeur féminine.

La  surface couvrante et le niveau de  contact du tissu avec la peau ne sont plus aujourd’hui en occident qu’affaire de mode  et de style, mais furent l’enjeu d’un combat idéologique et culturel  qui a traversé tout le 20ème siècle, pendant lequel les femmes  ont abandonné les corsets, raccourci leurs vêtements, et  moulé leurs formes. Elles l’ont fait au nom de la liberté à disposer de leur corps, et au nom d’une revendication au droit de séduire et d’afficher leur sexualité. Les hommes  ont eux aussi conquis la liberté d’exposition d’un corps désirable,  et déshabillé, en marcel, en short, et en jean moulant.

Cette histoire, encore récente, émet ses derniers échos avec le scandale des tops au-dessus du nombril des adolescentes, comme dans les pantalons écroulés sous les slips des jeunes  hommes. Toujours un fond de révolte gronde, contre  ce qui pourrait entraver, limiter le droit de s’afficher comme être désirant et désirable. Le ridicule assumé des vêtements trop petits, ou trop grands participe de cette  provocation comique et sexuelle. La nudité hyperbolisée par les vêtements  propose également une lecture dédramatisée et comme banalisée du corps érotique : « Eh oui, je suis belle, et alors », « t’as vu ce p’tit cul », balancent le nombril et la fesse culottée,  «  appelle  les pompiers ! »

Le vêtement joue du signe dans ce qu’il cache autant que par ce qu’il révèle. L’attention se déporte de la peau nue du ventre vers  la boucle de ceinturon qui s’exhibe en pubis proéminent.  La découpe du T shirt  masculin favorise un jeu d’épaules charpentées, mais suggère seulement  la puissance de l’abdomen.

Le visage  relève lui aussi d’une histoire du signe, faite de conventions et d’expression personnelle.  Le chapeau, que les femmes devaient porter à l’église, fut longtemps une parure privilégiée pour  laisser libre cours à l’imagination, à la fantaisie, à la signalisation de classe. N’importe qui ne pouvait se permettre la charge économique mais aussi symbolique d’une extravagance : des plumes, des fruits, des avalanches de fleurs, des  oiseaux sur branche, toute une panoplie de l’audace et de la coquetterie.

Les soins du visage annoncent au moins le souci de faire bonne impression  et  la compliance vis-à-vis des usages : la barbe d’un homme est à ce titre hautement significative : rasé de frais, un menton signale l’homme soigné,  l’amant délicat, et le professionnel en représentation. La barbe de trois jours, apanage des artistes et des mauvais garçons  fait le régal des femmes  amateurs de fauves, ou de gros chats. Un visage épilé, coiffé signale la maturité sexuelle, le style et la recherche esthétique d’une femme.

Le maquillage, outré sous l’ancien régime, presque disparu à la fin du  19ème siècle, quand les clivages du plaisir et de la bonne conduite l’ont réservé aux danseuses et aux cocottes,  porte l’accent aujourd’hui sur  l’intention de plaire. Il dissimule les défauts du teint, approfondit le regard, épaissit les lèvres,  égaie une mine fatiguée ; son usage, qui travestit ou sublime,  traduit des intentions hygiéniques ou érotiques.

Le vêtement, la coiffure, les soins du visage et le maquillage participent donc d’une mise en scène presque entièrement chargée de sens et de connotations. Les usages, leur histoire, les classes sociales, mais aussi d’âge, et de culture, les personnalités, les préoccupations, tout s’exprime, se donne à voir et à interpréter. Tout, presque tout, car ce langage comprend comme tout autre, les risques d’erreur,  de malentendus, d’ambivalence et d’ambiguïté. Il faut être d’un lieu et d’une époque pour comprendre finement les signes sociaux liés aux apprêts du corps, il faut même, à l’intérieur d’une communauté distinguer les réseaux des genres, âges, classes, occupations,  et toutes sortes de distribution  qui organisent  l’espace du signe vestimentaire.

Car il y a toujours ceux à qui on ne s’adresse pas, qui ne représentent aucun enjeu dans l’univers imaginaire de chacun. Le cadre élégant ne se pavane pas  pour cette grosse bonne femme avec sa poussette et ses rejetons qui occupent toute la largeur du trottoir, ou bien plutôt tout ce qu’il représente à travers ce qu’il dit de lui-même, chaussé, coiffé, ganté, la rejette hors de son univers, elle est à proprement parler in-signifiante pour lui, pourtant tout ce qu’il exprime signifie à cette femme son insignifiance. L’élégante a bien du mal à faire tenir dans son salon universel  le SDF qui campe au bas de l’immeuble. Elle brillera moins en passant devant lui, pour le laisser dans l’ombre. La jeune fille sexy n’a que faire des hommages bruyants des ouvriers d’un chantier,  le taggueur en pantalon baggy et visière de casquette sur  l’oreille ne croise que des fantômes hors les murs de sa cité.

Il y a ceux à qui l’on adresse des messages intéressés à nous faire reconnaître, apprécier, et tous ceux qui n’existent qu’à l’état minimal de personnes vivantes, à qui l’on n’a rien à dire, ce qui est déjà un message très lourd de sens.

A ceux qu’on ignore on parle doublement : du mépris où on les tient, et des attraits qui ne leur sont pas destinés. Qui empêchera le balayeur d’être séduit par la silhouette d’une jeune femme, qui interdira  à  une simple vendeuse de reconnaître  le goût épouvantable de cette riche texane en voyage à Paris ? Qui redressera le jugement sévère de cet homme sur sa fille quand elle veut selon elle « seulement  s’habiller comme les autres » ? Qui consolera  la femme de ménage en jogging de son sentiment d’indignité face au chic  de son employeuse, toujours tirée à quatre épingles ?

Les erreurs de décodage, les messages transmis à des destinataires imprévus,  font partie du jeu social.  Libre à chacun de prendre en compte ou de négliger  les signes vestimentaires, entre autres, des passants.

A ce jeu, chacun est pris dans une asymétrie entre sa position de communiquant et celle de spectateur. Chacun est à la fois regardant et regardé, « communiquant » par sa présence, « spectateur » par l’occasion de la rencontre. Le communiquant n’est simplement pas maître de fait du message reçu par le spectateur, qui l’interprète à sa manière, le message échappe par nature au contrôle du communiquant. Le spectateur en revanche dispose d’une large palette de réactions, de l’indifférence au passage à l’acte. Cette variabilité dans la réaction est guidée par des motifs d’abord culturels avant d’être personnels.

Le passant spectateur est libre de voir ou de ne pas voir, ce qui lui a été adressé intentionnellement ou non. Pourtant, le spectacle des autres est aussi un état de fait, contre lequel le spectateur n’a pas de prise. Le monde s’impose, au passage, dans sa beauté, sa laideur, sa séduction. Le spectacle d’autrui, sauf à laisser indifférent, peut ainsi plaire, choquer, effrayer, scandaliser. L’impression provoquée peut rester muette, ou s’exprimer seulement du regard, d’un écart, d’un geste. L’intensité des réactions du spectateur est très variable selon les cultures, le genre, l’âge, etc… Elle s’inscrit dans les usages et se trouve confortée par un droit qui peut favoriser le spectateur ou son interlocuteur le « communiquant ».

L’usage de garder les yeux baissés et le visage fermé dans le métro parisien, relève d’une convention visant à minimiser, avec les interactions sociales, les risques de débordement. Il s’agit d’une pratique de protection, qui peut sembler étrange au touriste ouvert à la rencontre. De même, c’est le contexte du métro qui provoque cette attitude de repli, y compris chez les personnes les plus chaleureuses par ailleurs.

Aussi  bien certains hommes ne se privent-ils pas d’exprimer  bruyamment  l’excitation sexuelle extrême ressentie au passage d’une jeune femme, parfois aguicheuse, parfois très sobre.  Ce comportement, tant qu’il n’atteint pas le degré du trouble à l’ordre public, est très toléré, et très pratiqué dans certains pays méditerranéens notamment.

Il y a alors implicitement un droit du spectateur à comprendre tout ce qu’il veut, et à outrer la perception d’un message qui lui aurait été adressé par un ou une passante. Dans ce contexte,  un regard peut déclencher une bagarre, un joli visage peut  appeler au viol. Plus le droit du spectateur (à comprendre ce qu’il veut) est favorisé, plus celui du communiquant  (à dire ce qu’il veut) est restreint – car risqué.

Le passant  communiquant  n’a d’une part pas la maîtrise complète de l’interprétation des signes qu’il émet,  d’autre part n’a pas cette liberté de proposer tous les signes, tous les messages possibles.  La nudité  est jugée trop radicale et cause de trouble de l’ordre public, elle est donc interdite.  Le port d’un uniforme ou d’un insigne nazi est également jugé provocateur et interdit. La liberté que s’octroie le communiquant est en quelque sorte à la mesure du contrôle et de l’inhibition qui opère sur le spectateur.  Les femmes ont pu raccourcir leurs jupes et même porter un bikini, parce que les hommes parviennent à contrôler leurs pulsions sexuelles et agressives suffisamment pour que la déambulation en jupe courte et en maillot soit sans risque, la plupart du temps.

Le port d’insignes nazis risque de déclencher l’indignation de personnes ayant eu à souffrir de ce régime, qui s’estimeraient alors provoquées, et attaqueraient le provocateur.  Le rapport de force entre le communiquant et le spectateur définit les frontières de leurs libertés respectives. Elles relèvent d’une conception du droit de la personne – à voir, à être vue -, dans une culture donnée.

Indéniablement, le 20ème siècle en occident fut caractérisé par la conquête du pouvoir par le communiquant. Le spectateur a résisté, au nom de la morale, de la bienséance, de la pudeur, de l’ordre public, mais sa résistance fut déboutée pied à pied, de telle sorte qu’aujourd’hui, nous somme tous, en tant que spectateurs, bombardés sans cesse par une avalanche d’images de personnes, plus ou moins nues, plus ou moins attractives, qui tentent d’influencer notre comportement de consommateur, acheteur de voiture, de yaourts et de café, dans la rue, devant la TV, sur le web, etc…

Le droit du spectateur à ne pas être tenté, influencé, conditionné est tout simplement inexistant en occident. Le spectateur occidental se promène baillonné, les mains attachées dans le dos, sauf à user de carte bleue, seul passe droit à l’obligation de subir sans réagir les attaques du signe. Tout au plus peut-il ne pas voir, ne pas se laisser happer par les visions captivantes qui s’offrent à lui. Le spectacle de zombies déambulant le regard vide dans les rues des grandes métropoles est peut-être le résultat d’une attitude de protection généralisée vis-à-vis des stimulations imposées par la présence d’autrui.

Le communiquant est actuellement en position de force. C’était l’inverse au début du 20ème siècle bien sûr, quand les femmes et les hommes étaient emmurés par les conventions et les principes, les obligations et les interdits de tous ordres, et notamment vestimentaires, tant l’ordre du corps n’est que le reflet de l’ordre social.

Le communiquant aujourd’hui, à quelques réserves près – la nudité, les signes explicitement haineux, racistes et sexistes -, évolue dans une société aux mœurs suffisamment policées pour ne pas s’autoriser de réagir d’une manière agressive ou brutale la plupart du temps. C’est le droit à interpréter, sur-interpréter, des spectateurs qui en étant culturellement dénigré, favorise la posture conquérante des communiquants.

Ainsi le vêtement somptueux des aristocrates français du 18ème siècle a-t-il fait place à l’habit noir de rigueur pour les hommes au 19ème, après que la révolution eut massacré une bonne part de la gent nobiliaire, revenue ensuite aux affaires, mais en toute discrétion, pour ne pas heurter les susceptibilités égalitaires désormais très froissables.

De même, la liberté d’allure des femmes est proportionnelle à la sécurité dont elles jouissent en droit. Dans un univers où une femme violée est toujours coupable d’avoir tentée son agresseur par son existence même, la coquetterie n’est pas de mise.

A l’inverse, une société qui protège les femmes, mais aussi la liberté du comportement expressif, réduit pour ceux qui en usent le risque d’en subir de mauvaises conséquences, car cette société réprime dans le même temps les comportements impulsifs, violents, consécutifs à une interprétation abusive ? des « messages corporels ». Ainsi, le retentissement de procès impliquant aux états unis des hommes célèbres ayant abusé de femmes qui avaient donné leur accord pour être séduites, mais pas pour être prises, reflète-t –il bien le procès général qui favorise le droit d’expression contre le droit d’interprétation et de ré-action.

Le personnage de Marylin Monroe a joué un rôle crucial dans l’histoire de cette conquête. Terriblement séduisante, maquillée outrageusement, revêtue de vêtements cousus à même la peau, la très désirable Marylin a participé à travers sa filmographie (7 ans de réflexion, bus stop, certains l’aiment chaud), et sa vie, à la construction de la good bad girl, cette femme dont les hommes apprennent à penser que :

1/ Elle fait tout pour se rendre désirable

2/ Elle est effectivement très désirable

3/ Ce n’est pas une raison pour lui manquer de respect, car elle cherche l’amour véritable, est capable de loyauté, ce qui fait d’elle une personne très digne d’estime.

Les mains dans le dos donc, et plus vite que ça, les messieurs du 20ème siècle ont appris à gérer, pour le plus grand plaisir des yeux, leurs pulsions sexuelles, agressives et de contrôle tout à trac. Ils sont désormais priés de suivre le guide, les dames.

Le droit à l’image favorise très unilatéralement le communiquant, une star peut arguer du droit à la vie privée pour échapper aux poursuites des paparazzi, quand l’homme de la rue peut difficilement échapper au matraquage publicitaire d’un blockbuster hollywoodien, affichant sur les bus, les couloirs du métro, les murs de la ville, l’inévitable visage radieux de la même star de cinéma.

Ainsi, le spectateur est-il en position de devoir accepter presque tout ce qui lui est donné à voir, mais sans pour autant pouvoir revendiquer un droit à ce regard. Il prend, ou pas, ce qu’on lui offre, mais ne doit pas chercher par lui-même à en voir plus. Il est vrai que le spectateur occidental souffre plutôt d’un excès de signes qui viennent encombrer son espace mental, plutôt que d’un manque.

C’est dans ce contexte culturel et historique occidental que vient se poser la question du vêtement féminin musulman.

La dissimulation de la chevelure, du visage et du corps entier de la femme musulmane remet en cause le processus historique de libération du corps et de l’expression personnelle en occident. C’est un phénomène qui ne peut tout simplement pas s’intégrer au corpus historique et culturel de l’occident.

La découverte de parties du corps est un acquis du droit des femmes occidentales, dont chacune se sent héritière, et comme telle reconnaissante envers celles qui se sont battues, nos mères et nos sœurs, pour ce droit. Recouvrir son corps, c’est refuser cet héritage, c’est marquer son étrangeté radicale vis-à-vis de cette histoire.

Porter un voile intégral, qui dissimule entièrement le corps et le visage signifie à un occidental: « je ne veux rien avoir à faire avec vous, vous n’existez pas pour moi, et je ne veux pas exister pour vous. Imaginez tout ce que vous voudrez, vous ne saurez rien, vous n’aurez rien de moi ». Cette forme de refus radical de toute interaction sociale médiée par le regard, dans l’espace public, est reçue comme une agression ultime par des occidentaux nourris de communication visuelle et corporelle. Il n’y a pas plus grand mépris, ou manière plus vive de l’exprimer.

Le voile est un moyen de protection qui répond en orient à l’agression sexuelle des hommes sur les femmes, en réduisant leur excitation par la privation du regard, et leur agressivité en affichant la soumission des femmes à leur régime du désir. Par chance, la société occidentale offre un contexte moins agressif à l’encontre des femmes. Elles peuvent circuler dans la rue, séduisantes et jeunes, sans avoir à craindre pour leur sécurité ni leur tranquillité la plupart du temps. Cette situation, nous l’avons déjà dit, a été conquise de haute lutte.

Elle relève d’une compréhension culturelle du corps occidental, compréhension où se mêlent des notions de droit à la libre disposition de son corps, d’égalitarisme politique dès lors que le regard s’échange librement, de laïcisation du corps désormais gouverné seulement par l’ordre biologique, de valorisation du sujet comme être de discours, de valeurs, de projets, d’érotisation des corps, de primat du canal visuel de communication sociale, de promotion des comportements d’émancipation des personnes.

Dans cet agrégat historico-culturel appelé occident, qui se donne à penser dans sa dimension locale et sa valeur d’usage, comme dans sa projection universalisante, la problématique du droit des corps-images touche à l’équilibre des rapports de force entre spectateurs – passifs, requis -, et communiquants – actifs, volontaires- . L’irruption de communiquants cloîtrés sous l’obscurité d’un voile, apparaît comme une incongruité, qui ne peut pas faire sens dans le procès du corps occidental, sauf à le nier.

Le port du voile inverse le rapport de force qui s’est établi en occident entre spectateurs et communiquants dans le dialogue corporel et vestimentaire. Alors qu’en occident, le droit du communiquant est garanti par la maîtrise des pulsions du spectateur, le voile traduit un ordre social inverse, où le spectateur a tous les droits de comprendre ce qu’il veut, et de faire ce qu’il veut, tandis que le communiquant se voit à la fois limité dans ses possibilités d’expression, et imputé d’une culpabilité a prirori dans toute interaction avec le spectateur, dont il ferait les frais.

Autrement dit, la femme voilée n’a qu’à bien se tenir.

Le procès de civilisation que Norbert Elias a longuement décrit dans son œuvre, se traduit justement par le muselage progressif de la capacité à réagir aux impulsions motivées par les signes sociaux : provocation, invitation sexuelle, mépris hautain, sont les traits les plus sujets à surinterprétation chez l’homme, et s’accompagnant chez lui d’un passage à l’acte souvent plus caractérisé que chez les femmes. Les duels, les viols, les règlements de compte, les coups et blessures à personnes dotées d’une autorité morale, comme les enseignants et les médecins, les attentats contre les agents de la force publique, y compris les pompiers, relèvent d’une culture favorisant la légitimité du sentiment du spectateur contre celle du communiquant.

Apprendre que le désir ne fait pas le droit, ni la colère, ni l’agacement, ni le sentiment de l’injustice, mais que le contrôle de soi et de ses impulsions émotionnelles est la condition d’un adoucissement des mœurs qui prévaut dans l’intérêt général, mais aussi dans l’intérêt particulier des femmes et des minorités est le processus même d’intégration culturelle à l’occident.

La destination de ce long apprentissage culturel de l’inhibition des pulsions et des émotions, est la création des conditions de possibilité de la constitution d’un sujet de droit, sujet qui exprime ses droits selon sa nature : être corporé, signalé par un genre, des désirs, des croyances et préoccupations, à la recherche du bonheur.

Ce droit est nécessaire pour que l’expression du sujet ne soit pas exclusivement dépendante d’un rapport de force, où seul subsiste le puissant. Le droit fonde l’Humanité comme espèce, là où il n’y avait que rivaux en guerre et esclaves soumis.

Faire droit à la possibilité d’expression d’une personne dans le maintien de l’ordre public est la gageure de la démocratie qui ne trouve de limite qu’à interdire le droit de limiter cette possibilité.

Autrement dit, pas plus que nous ne pouvons nous vendre comme esclaves, et résilier la liberté fondamentale qui nous constitue, nous ne pouvons disposer d’un droit à oblitérer notre existence comme corps. La dissimulation du corps et du visage relève, dans notre compréhension de la personne, d’une pratique de mutilation, y compris d’auto-mutilation.

Une démocratie ne saurait donc autoriser ni loi, ni pratique, ni usage qui dans les faits contrevient au principe de la possibilité d’exprimer l’existence de la personne dans sa nature, et notamment en tant que corps. Se dissimuler sous un voile  étant la réduction la plus extrême  de la possibilité de s’exprimer en tant que personne corporée, cette pratique ne saurait être compatible avec les usages ni le droit de la civilisation occidentale.

Le sportif est un magicien

Le sport implique l’entraînement régulier, la répétition des gestes, l’effort sur soi. Cela ressemble à une métaphore de l’existence qui serait un art, dont la maîtrise se paierait d’une transformation radicale de soi, d’une discipline rigoureuse,  d’une infinie patience.

 

Le sport a des séductions qui adoucissent la vision d’une existence vouée à l’effort monotone, il offre la perspective de victoires, de progrès infinis. Il met en scène le quotidien et ses tâches, il l’inscrit dans une histoire, faite d’obstacles surmontés, de blessures, de combats. Il fait souffler un vent épique sur des champs tirés au cordeau.

 

Il n’est pas nécessaire que les rêves de gloire aient la netteté d’une affiche de cinéma, le flou convient très bien au procès de l’imagination. Les projets, les échéances encadrent l’ambition sans douceur, tandis que les espérances vagues d’un idéal lointain promettent à celui qui s’entraîne des perspectives joyeuses de congratulations et de rires partagés.

 

Une vie sportive peut afficher la légèreté d’une errance fugueuse, occupée d’excursions dans les territoires du geste, une vie d’amateur d’arts et de beauté. Les jeunes rentiers anglais du 19ème siècle s’adonnaient quant à eux au « Grand Voyage ». Un long périple européen les conduisaient dans des villes musées, des lettres de recommandations les introduisaient auprès des meilleures sociétés, d’interminables promenades au milieu de ruines sublimes parachevaient une éducation, qui pour honorer l’Humanité, les mettait dans les pas des grands hommes et de leur quête du beau.

 

Je me plais à penser que le sportif est l’enfant de ces gentlemen voyageurs en quête des sources. Le chemin vers les origines a seulement choisi d’autres inclinations : ce n’est plus la beauté qui fait signe à l’amateur et désigne la cache du mystère, mais la puissance. Malgré la frivolité apparente de son jeu, le sportif ne poursuit rien moins que l’élan vital, la force de vivre. Pour un geste parfait, pour se relever, pour vaincre, pour affronter la peur, l’ennui, le désespoir, la douleur, le temps,  pour supporter le doute, pour encourager, pour croire, il faut la Force.

 

Car ne plus croire, ne plus avoir la force de croire, c’est être fini, lessivé, cuit, mort, par arrêté de l’âme avant l’arrêt du cœur. La vieille maladie du désir de vivre n’est jamais vaincue, et la Force est au moderne ce que la foi était au croyant du moyen âge, comme la beauté au dandy : un soutien et un appel.

 

Le sportif est un magicien, qui se voue au culte de l’invisible qui rend visible : il apprivoise la Force et la transmute en geste.

 

Le sportif en son quotidien vient à la source, comme les bêtes de la savane chaque soir, malgré les prédateurs, malgré le long chemin, viennent au point d’eau se rafraîchir. L’entraînement est un rituel d’apaisement,  il permet d’approcher la divinité du fleuve, de longer ses rivages, et de boire l’eau sacrée. Peut-être lui sera-t-il donné de pénétrer le mystère, de découvrir le caillou d’où l’eau sourd, de nager jusqu’au lac souterrain, peut-être, pourra-t-il s’abreuver toujours, et tromper les ombres.

 

 

Il apprend comment faire surgir la Force, en affûtant le geste, en répétant ses mouvements quand d’autres récitent des litanies, en appelant, en lui-même, l’écho du chant victorieux. Ce qu’il boit, ce qu’il mange, appartient au culte, devra servir à l’accomplissement du mystère : être possédé par la Force !

 

Le moment de la compétition s’offre comme l’occasion de la conversion du sportif en druide inspiré,  en figure de la puissance humaine libérée par la transe sportive. Plus la messe est belle, plus le sportif, porté par un public enfiévré, approfondit l’ivresse chamanique. C’est le moment magique où s’accomplissent les miracles du geste parfait, du record explosé en vol, de l’exploit qui semble facile, de l’impossible qui devient réel ! Oui, victorieux, le sportif se sent béni, sanctifié par la puissance vitale d’où il tire son génie.

 

Il y a aussi les miracles intimes, les grands jours qui viennent sans s’annoncer, après d’interminables heures poussives,  la Grâce pure qui allège et transporte, la félicité d’une belle sortie. La magie opère quand elle veut, le sportif n’est qu’un jardinier du mystère : il apporte ses soins et sa foi, il aime, et en oublie parfois d’espérer ; alors, même seul à goûter la plénitude du beau moment, il est comblé.

 

La beauté saisissante du geste sportif n’est que le signe de l’élection, la bénédiction est dans le sentiment même de la foi en la vie, en l’amour à l’origine de la vie, de sa vie. Ce sentiment est enfanté par la Force, qui se donne, et qui se refuse. L’homme, qui dans l’existence ne se cherche pas tant des raisons, que la conviction qu’il a raison d’exister, puise là de quoi persévérer. Le sport  raconte la geste de la force et de la vulnérabilité, du courage et du ressentiment, de l’amour et de la solitude, de l’art d’être homme dans ce monde, en renaissant chaque jour sur les cendres tièdes du passé, nu, affamé, magicien.

 

 

 

De la conduite de l’existence

Etre vivant nous précipite dans une histoire, des origines, un parcours, une fin. Toutes les choses qui nous arrivent  peuvent se présenter comme autant d’aléas bienvenus ou funestes. Elles peuvent aussi  être voulues, choisies, ou conséquentes à des décisions que nous avons prises. Il faut pour cela que nous voulions …quelque chose.

Vouloir quelque chose pour soi, un métier où exceller, une personne à aimer,  une passion à servir, un art où briller, semble aller de soi. Ca ne va pas de soi. Il y en a pour qui un destin s’impose avec évidence : héritier de la couronne,  miséreux de bidonville, surdoué de l’athlétisme, mongolien. Leur famille, y compris génétique, leur a tout donné, ou trop peu.

Aux autres revient la tâche de se donner un but, de se construire un personnage,  de s’inventer  une histoire, de se découvrir un talent… Encore faut-il désirer tout cela. D’où vient ce désir ? La question ne se pose  en fait qu’à ceux à qui il manque, non comme un ami parti au loin, mais comme un pouce à la main.

Si le désir ne vient pas spontanément remplacer ce qu’un système familial n’a pas prévu pour vous,  vous restez embarrassé de votre existence, à charge de remplir un jour des obligations au moins économiques, car vous nourrir,  entre autres, est de votre fait. Vous voilà pris entre la nécessité…et le vide. Il faut manger, il faut payer pour  la nourriture, il faut gagner de l’argent, il faut travailler. Bon mais que faire ? Il faut une formation, un diplôme, il faut trouver un job. Il faut choisir, il faut agir.

La nécessité vous guide jusqu’au point où le vide surgit sous vos pieds : quelle formation, quel diplôme, quel travail ? Déjà il est question de bien plus que survivre, manger ou se loger, il s’agit de se faire une existence, et l’immensité des possibilités donne le vertige, comme à contempler un ciel d’été  rempli d’étoiles, beau, beau et inaccessible.

Qui va-t-on être, que va-t-on faire, pourquoi ceci plutôt que cela ? Pris entre l’enclume du vide et le marteau de la nécessité, vous voilà propulsé en plein cosmos,  obscur, froid, particule erratique satellisée par le premier pôle gravitationnel  venu. Coller à la nécessité, se laisser guider par elle,  semble parfois la voie la moins terrifiante.

Un ordre social, moins exclusif qu’un régime familial où l’on transmet un patrimoine,  se trouve réglé  par d’autres critères que la filiation : la puissance financière, le talent, la capacité de travail, la soumission  ou le courage, peuvent décider du recrutement  d’un candidat. Nouvelle nécessité,  réussir selon les normes en vigueur dans un système de formation. Une arborescence  de filières et de sous filières semble organiser  la répartition des candidats dans le dispositif d’enseignement selon les principes d’une rationalité optimale : à chacun selon ses aptitudes, à chacun selon ses goûts.

Il suffit de coller au système, et la pente invisible et douce vous conduira dans la case prévue pour votre type de profil : orientation sciences, filière physique chimie, capacité de travail moyenne, destination : technicien, école finale : Chimie super, formation bac +3, technicien de laboratoire en chimie industrielle. Plus qu’à trouver un job, et se tenir à flot, contre vents et marées. Pour ça, il y les syndicats, la formation continue, la promotion interne ;  gare aux déménagements impromptus, aux charrettes, aux accidents du travail…

Ca ressemble à une vie, c’est une histoire, ça se déroule comme une pelote de laine, on peut se mettre à côté de soi et se regarder vivre, un peu étonné d’être là, un peu soulagé que tout ça se fasse, plutôt facilement, finalement. Du bas côté d’où on se regarde passer, on guette le chemin au loin en contrebas, on devine la silhouette d’un grand père, et puis l’horizon s’efface, mais n’est-ce pas le lot de chacun ?

Ce désir qui n’était pas là quand il fallait choisir et décider pour sa vie, il n’est toujours pas là ; aussi on n’a pas trop de regret, juste l’impression d’être dans un rêve, et bien embêté chaque fois qu’il faut prendre un parti.

Pour certains, le vide appelle, plus puissamment que la nécessité. Vous ne cherchez pas un appui où vous reposer et vous laisser porter par un courant, vous aimez finalement, ce grand vertige. N’être personne, négliger le monde, omettre de s’y faire un nom, une position, mépriser l’épopée des bâtisseurs d’empire, ressentir seulement la vie comme un vaste manque océanique qui vous avale et vous recrache  périodiquement, sur les rivages de l’ennui, est le seul dessein de votre existence.

Enfin, d’autres se raidissent contre l’appel du vide, refusent la loi de la terreur ou du vertige. « Ne peut-on qu’être esclave de la nécessité, se plier à ses lois, et à ses manèges bons seulement à vous transformer en piles ? » gémit-on, « n’y a-t-il rien d’autre que le néant, l’absurdité d’une existence de mouche ? ». On croit alors au désir, on croit à la volonté, comme à la Grâce. « Il y en a qui sont de grands musiciens, de grands sportifs, de grands architectes, leur vie est une oeuvre qu’ils accomplissent pour la postérité, les péripéties de leur existence sont autant d’occasion de montrer leur valeur, leur détermination, leur être. »

Petit homme contraint par le ventre, maudit par l’esprit, vous souffrez encore de l’idée qu’une beauté est possible, qu’un sens peut s’imposer dans la magnificence de sa présence. Vous désirez de désirer, de vous emplir d’espoir, d’ambition, d’amour ! Ah, être déjà plein de soi-même, de ses projets, de son génie, et marquer le monde de l’empreinte de ses pas, le faire résonner de sa voix, faire chanter un stade…

Il faut le vouloir pour le pouvoir, pourquoi ne le voulez vous pas ?

Rythme et changement

Je ne crois pas que nos désirs se présentent spontanément à l’esprit, et que notre volonté se met aussitôt à leur service ; il nous est bien souvent difficile de déterminer ce que nous voulons. Ce que nous voulons Vraiment.

Non pas qu’un désir inavouable se trouve retranché de la conscience par un jugement moralement défini, encore que le cas soit possible ;

Il s’agit plutôt d’un silence.

Je ne crois pas à la représentation d’un théâtre intérieur,  sur la scène duquel  les acteurs, nos désirs,  viendraient jouer leur pièce, avouer leur passion, dénoncer leurs faiblesses, se battre aussi,  nouer le drame d’une existence prise à témoin  de son intime société, parcourue de  récits, peintures, gestes,  toutes productions  plus ou moins accomplies  pour  l’œuvre originale,  soi.

Sans cette scénographie de l’intimité,  il n’y a pas à proprement parler  soi, il y a seulement le flux des pensées et des choses, comme elles viennent.

Or, les pensées et les choses viennent dans le temps, et dans le monde.

Comme le temps est découpé en petites unités, jours, mois, années, heures, l’activité s’y trouve aussi répartie en séquences répétitives,  qui rythment la vie, et l’esprit.

Le rythme amène un ordre dans le désordre, et l’ordre est contraignant, par nature,  car il structure l’énergie mentale en lignes de force. Il fait tenir ensemble les moments, les choses, les personnes.

L’esprit se construit à partir de ces actes répétitifs, comme pensée de ces actes et autour de ces actes, et c’est là que se concentrent l’émotion, l’attention et l’intelligence : disposer la viande sur le feu, creuser un canoë dans un tronc, prendre son poste devant la machine.

Les périodes s’organisent en cycles  plus ou moins longs, et s’intègrent pour former un ensemble rythmique  complexe,  suivant la densité des cycles  encapsulés les uns dans les autres.

Le tissu rythmique est aussi plus ou moins épais selon la finesse du grain périodique le plus court.

Plus nombreuses les unités de temps sur lesquelles se répartissent des activités destinées à être répétées, plus  la structure rythmique est dense,  plus puissante son effet sur l’esprit : plus d’ordre, moins de liberté.

Suivant les années, se règlent  les saisons,  les rythmes des périodes de travail et de vacances, le calendrier scolaire et religieux…

Suivant les mois, se règlent les semaines…

Suivant les semaines, les jours de travail et de repos…

Suivant les jours, les moments  de sommeil, de toilette, de repas, de circulation, de travail, de loisir…

Suivant les heures, les pauses – pipi, cigarette, boisson, papotage…

Suivant les minutes, les sensations corporelles se ressentent à ce niveau d’unité de temps : respirer, le cœur qui bat, le pas de la marche,  un spasme musculaire, une séquence de mouvements…

Suivant les secondes, seule l’activité sportive offre l’occasion  régulière d’un découpage temporel si  ténu que des sensations différentes peuvent s’appréhender à l’intérieur d’une seconde, celle où l’on passe la ligne d’arrivée par exemple…

L’esprit  se confond avec le maillage temporel  périodique,  composé  de temps accentués différemment,  et de périodicités  superposées ou  conjointes.

Une activité donnée  est  l’itération d’un événement  configuré dans le modèle rythmique ; elle s’inscrit dans une durée qui n’est pas essentiellement linéaire, d’hier à demain,  mais  cyclique.

Sans le savoir, ni le vouloir, l’esprit est pris dans les rets de la maille rythmique : les vies sont faites de journées, qui, lorsqu’elles rythment exclusivement l’existence, forment pour l’esprit  un horizon indépassable.

Car ce qui peuple le théâtre intérieur ce sont les pensées  des choses qui reviennent  périodiquement : organiser les vacances du prochain été,  faire les courses pour la semaine,  changer le bébé, boire un café….

Plus le réseau est dense, plus le maillage est fin, moins il laisse de place au désordre, au rêve, à l’invention, à l’analyse.

Pourtant par les orifices de ce filet, s’écoulent les événements de la vie, s’élaborent les projets, s’approfondissent les connaissances. Le changement advient, prévisible ou accidentel, selon ou contre l’ordre du monde.

Le filet rythmique vise d’abord à entraver le flux des événements et des actes dans une chaine de sens. Grandir, puis vieillir et mourir, s’imposent avec la force du déterminisme naturel. La violence du chaos événementiel, maladies, accidents, alliances, séparations, deuils, naissances, bouleverse les existences.

Les rythmes de vie adoucissent l’impact de ces chocs, préparent la personne à s’y adapter, atténuent la puissance destructrice  des grands changements sur l’esprit. Point n’est besoin de connaître déjà la maladie pour se préparer à son arrivée : il y a un temps pour la maladie, des lieux, des mots, des rites.

Mais les changements ne s’imposent pas toujours par la force des choses. Certains sont voulus, provoqués.  Le  filet rythmique pèse de tout son poids sur les flux, les pensées, les actes, il les retient, les ralentit, en atténue l’impact. C’est son rôle premier, structurer la vie et l’esprit,  les protéger contre la violence des temps.

Le changement, comme nouveauté, comme invention, comme progrès est par nature contrarié par la structure rythmique du temps humain.

Le changement est cependant prévu et organisé à deux niveaux dans le filet temporel : il y a le changement dans le temps linéaire des activités : le bébé grandit, le niveau d’anglais s’améliore, on  réussit le salto arrière, on se voit plus souvent…

Il y a le changement dans le temps cyclique : on quitte l’école et on entre dans le monde du travail, on est licencié et on devient chômeur,  on met au monde un enfant et on devient parent,  on abandonne sa profession de juriste et on se lance dans la carrière musicale…

Le premier type de changement, dans le temps linéaire ne requiert motivation et exercice de la volonté que pendant l’activité elle-même : quel cœur on met à l’ouvrage toujours recommencé, quelle attention on prête au bébé pendant « cet » allaitement…

Le changement dans le temps linéaire est comme le phrasé mélodique d’une pièce musicale : il s’appuie sur le rythme du morceau mais s’en détache en déportant l’attention sur les notes elles-mêmes, leur enrichissement, leur évolution.

Le second type de changement, en revanche,  le changement de cycle, peut s’inscrire  dans un processus réputé « naturel » comme le mariage, la naissance des enfants, la mort ;

Il peut n’être qu’un moment  dans un méta cycle social : on passe de l’école primaire au secondaire,  du statut d’étudiant à celui d’actif, puis d’actif à retraité. Les passages d’un  cycle à l’autre sont alors des occasions de choix, de décisions plus ou moins personnelles, plus ou moins guidés et conditionnés par  des « logiques environnementales » : reprendre l’entreprise familiale, abandonner la filière scientifique trop difficile et s’orienter vers une filière plus accessible,  mettre à profit un licenciement pour changer d’orientation professionnelle.

Dans ces deux cas, le changement de rythme est plus ou moins anticipé, attendu, organisé  par  l’ordre social et l’on parlera de passage souvent plutôt que de changement.

Le changement  peut enfin surgir de manière impromptue : on rompt une activité inscrite dans une régularité, voire on la remplace par une autre, ou on entame autre chose, sans que cela ait été prévu ni par nature, ni par l’ordre social.

La question est : comment cela est-il possible ?

Comment  tout bêtement,  la pensée d’une chose nouvelle, le désir d’une chose nouvelle  peut-il se présenter un certain jour à un certain moment dans un esprit ? Comment un désir peut-il prendre forme ?

Comment, par intermittence, dans les interstices de silence occupationnel et mental, s’insinue l’idée d’une vie autrement, scandée par d’autres périodes ?

On l’a déjà dit, un rythme exerce une influence puissante sur le mental, car en le structurant, il définit aussi ses limites ; il encadre le silence  comme les piliers d’un temple encadrent le vide.

Le vide entouré de plein devient caisse de résonnance, et le silence fait résonner les pensées des temps pleins : la journée de travail qui défile pendant la séance de yoga, la conversation qu’on rejoue sous la douche,  la fatigue de l’entraînement pendant qu’on vide le lave-vaisselle, l’attente tendue  du bus dans le froid, qu’on s’imagine voir arriver à chaque instant.

L’esprit est tout prêt en temps utile pour la conversation d’une pause café, pour somnoler sur la plage, pour séduire et danser, pour travailler…Quand il n’est pas prêt, pas au bon moment, quand la caisse de résonnance ne se laisse plus occuper par les choses qui viennent  à leur heure, quelque chose se détraque dans l’harmonie des rythmes et des flux.

A travers le filet des rythmes de l’esprit, le désir vient dans un silence qui ne résonne pas des bruits de la vie.

Un silence qui résiste aux échos, aux chansons, aux  réponses toutes faites, aux bonnes manières…

Un silence mat qui absorbe les idées et les choses.

Un silence qui ne se laissera vibrer que sous une autre mélodie, un autre tempo.

A suivre…

L'art de débuter

Débuter dans un sport, un art, ou une pratique est une expérience difficile.

Aborder une pratique nouvelle, c’est accoster un territoire inconnu, sans repères.

Il faut mobiliser toute son attention, la ressource des expériences passées, son énergie pour affronter l’incapacité consternante, son enthousiasme pour imaginer un avenir de maîtrise et de plaisir, sa force de caractère pour persister malgré le découragement et le sentiment d’impuissance.

Au-delà du ressenti physique de la difficulté*, et de la fatigue mentale associée au travail*, il y a un aspect  moral*, qui concerne le sentiment que l’on a de soi et de sa valeur, et le sentiment que l’on a de sa relation avec le monde, qui définit en quelque sorte une identité du débutant, quelque soit l’art ou la pratique abordée.

Faire l’expérience du débutant est pour un adulte une forme de régression psychologique, qui renvoie au statut de dépendance et d’impuissance de l’enfant. C’est une épreuve, en tant que telle, car elle oblige la personne adulte à une confrontation avec son sentiment de faiblesse*, avec lequel il lui faudra négocier.

Trop bien accepté, le sentiment de faiblesse conduit le débutant à s’installer dans une représentation où l’incapacité est la norme. Après quelques minces efforts, le débutant abandonne la pratique, qu’il juge inaccessible, inappropriée à ses aptitudes. Ou bien il s’installe dans un statut de pseudo pratiquant, en persistant dans une forme de présence, mais seulement apparente, sans fournir le travail nécessaire à une progression.

S’il est trop angoissant pour être acceptable, le sentiment de faiblesse conduit à l’évitement de toute nouvelle pratique, et confine la personne dans sa sphère de compétence, là où des interactions gratifiantes avec son environnement confortent son sentiment de maîtrise et de valeur. C’est une des raisons qui expliquent la résistance des adultes à la « formation sportive », formatée pour les enfants et adolescents, plus compliants à cette ascèse.

L’apprentissage d’une nouvelle pratique nécessite donc à la fois l’analyse lucide de sa situation : incompétence, incapacité, l’acceptation de ce constat peu gratifiant, et un jugement sur cette incapacité qui la définit comme état de transition vers une qualification progressive. Ce jugement est composé d’espérance et d’ambition.

L’espérance du débutant, c’est la croyance qu’il dispose des ressources pour résoudre et surmonter les difficultés que lui pose la pratique, par rapport à son ambition. La persistance de cette croyance  conditionne la persévérance du débutant  dans son apprentissage. Le sentiment de découragement signale la perte de cette croyance. Il anticipe généralement de quelques semaines l’abandon final.

L’ambition du débutant, c’est le niveau de pratique qu’il aspire à atteindre a priori. C’est  l’objectif ultime qu’il se propose comme finalité. Certains rêvent d’emblée de devenir comme le grand champion qu’ils admirent, d’autres  commencent pour accompagner un copain, et s’amuser avec lui. Le temps et l’expérience redimensionnent généralement les ambitions, tirant les uns vers le haut, chagrinant les autres.

L’ambition du débutant, quand elle est  modeste, si elle s’accompagne d’une croyance forte en ses capacités,  peut le soutenir fortement dans les épreuves des premiers apprentissages.

En revanche, une ambition élevée d’emblée impose une pression psychique significative, provoque l’anxiété du débutant, et déstabilise sa croyance en ses capacités. Elle peut le conduire à un abandon précoce et dépité.

Paradoxalement, l’expérience du débutant peut être non pas seulement acceptée comme un mal nécessaire, mais recherchée pour ce qu’elle est : une épreuve morale. Il s’agit alors d’un exercice  à part entière.

Entrer dans un nouveau groupe, inconnu des membres, et pourvu de la faible attractivité du statut de débutant.

S’astreindre à suivre les conseils et les instructions d’un nouvel enseignant,  maître en son royaume, dont il faut gagner l’intérêt en s’accordant  avec son style.

Affronter la difficulté radicale d’un nouvel exercice, puiser en soi la force de se coltiner cette pénibilité.

Prendre conscience des variations de l’humeur et de la volonté : l’enthousiasme, la fatigue, l’agacement, la colère, le découragement, le dépit, la ténacité, l’espoir, se présentent à l’esprit comme des émotions ressenties, changeantes, labiles, difficiles à maîtriser elles aussi.

Aux yeux des autres comme aux siens propres,  n’être qu’un élève, une personne de faible valeur dans un microcosme où la valeur se rapporte à la maîtrise d’une pratique donnée.

Cette mise en situation constitue un excellent exercice moral. Pourquoi ?

L’ego, tout d’abord, cette appréciation de « soi » selon un ordre de valeur, est mis en difficulté majeure. C’est le meilleur service à lui rendre.

L’ego, spontanément, tend à renforcer son statut positif, quitte à tricher avec le réel. Tricher, c’est éviter la confrontation avec ce qu’on ne connaît pas, et qui mettrait en évidence son ignorance, son incompétence.

C’est l’ego qui nous conduit à rester dans l’ornière des habitudes, des communautés, des acquis ; là où notre existence est déjà reconnue, authentifiée et valorisée. Pas besoin de se fatiguer pour conquérir, comprendre, ou connaître, l’ego peut se prélasser dans le sentiment de la satisfaction de soi.

Or, cette attitude de retrait frileux, peureux et paresseux, accompagné du sentiment d’être dans son droit, dans son pré carré, produit  un ensemble de comportements caractérisé par l’accouplement de la paresse et de l’arrogance : la bêtise, certains disent la connerie.

Un ego en bonne santé doit être constamment secoué, chamboulé, bousculé ; il faut surtout l’empêcher de s’installer dans une situation et de cristalliser. L’apprentissage d’une nouvelle pratique est une torture pour l’ego, ce qui est un signe de bonne santé mentale.

Le sentiment dominant que le monde est vaste, plus vaste que soi, que tout est à découvrir et à apprivoiser, avec humilité et détermination, est la marque d’un ego bien secoué.

Ce sentiment produit des comportements de recherche active, de coopération, de sympathie, qui enrichissent la personne, et améliorent ses relations avec autrui et le monde ; ils sont donc désirables en tant que bien pour l’individu et pour l’intérêt général.

Ensuite,  cet exercice renforce la capacité d’espérance. Nous avons vu que « l’espérance du débutant, c’est la croyance qu’il dispose des ressources pour résoudre et surmonter les difficultés que lui pose la pratique, par rapport à son ambition. La persistance de cette croyance  conditionne la persévérance du débutant  dans son apprentissage. Le sentiment de découragement signale la perte de cette croyance. Il anticipe généralement de quelques semaines l’abandon final. »

L’espérance est un sentiment, mais qui s’arrime au réel, à l’expérience vécue. Continuer d’espérer, sans avoir aucune expérience passée d’une amélioration après une épreuve est une gageure. L’espérance se renforce à mesure que l’expérience la conforte comme une possibilité réaliste et non un vain rêve.

Il est donc utile de renforcer concrètement la capacité d’espérance, grâce à des situations vécues. Le débutant qui persévère progresse toujours. Peu ou prou, vite ou lentement, il progresse toujours. Ce résultat compte pour le jugement de la personne sur son activité, sur sa capacité à se changer et à changer les choses. L’expérience de l’apprentissage permet donc de renforcer la confiance en soi, en ses capacités, ce qui est tout autre que l’ego.

On a vu aussi que l’espérance,  c’est la croyance qu’on dispose des ressources pour résoudre et surmonter les difficultés que pose la pratique, par rapport à l’ ambition.  L’expérience de l’apprentissage permet de désolidariser l’espérance et l’ambition.

L’ambition, l’image rêvée de soi, projetée dans un futur plus ou moins accessible, puise dans l’ego, « l’appréciation de soi dans un ordre de valeur ». L’ambition est une image de soi dans le futur, qui s’appuie sur une image de soi dans le présent. Les images, qui cristallisent le réel en figeant le devenir des situations dans une idée fixe, ne sont que des pièges qui limitent les possibilités d’évolution réelle de la personne, en refusant l’incertitude liée au temps. Ce qu’on n’a pas encore fait, nul ne peut dire qu’on pourra ni qu’on ne pourra pas le faire : s’en remettre à ce principe, c’est écarter l’ambition qui écrase celui qui veut s’élever par elle.

En dissociant l’espérance de l’ambition, l’expérience de l’apprentissage à la fois renforce la personne dans sa capacité à tenter de nouvelles choses, et la libère du poids des  images qui la confinent dans un récit a priori de l’existence. Que sera sera, tout est possible, rien n’est certain.

C’est alors la vie elle-même qui trouve son chemin, et qui se construit sans modèle, sans entrave, sans prescription d’un aboutissement nécessaire ou obligatoire. Car la finalité aussi doit être découverte.

Humilité, confiance, liberté, sont les qualités offertes et développées grâce à l’expérience du débutant. Elles valent pour elles-mêmes, pour ce qu’elles font de l’homme qui s’astreint à cette discipline, un homme accompli.

 

 

 

·         *Difficulté : douleur musculaire ou squelettique, fatigue, blessure

·         *Travail : ensemble des mécanismes attentionnels et cognitifs mobilisés pour la tâche d’apprentissage.

·         *Moral : aspect du mental qui concerne la perception, l’élaboration et le jugement selon des valeurs.

·         *Faiblesse : sentiment  d’impuissance, d’incapacité à agir de manière efficiente sur son corps ou sur les choses, d’infléchir le cours des événements dans le sens désiré.