Aspects du dopage : 2/ du côté de la prévention

Sur quel fond s’appuie l’infraction dopage ?

La plupart des infractions au règlement anti dopage sont des erreurs plutôt que des fautes, au sens où l’intention de se doper, à savoir améliorer sa capacité de performance,  n’était pas nécessairement  à l’origine d’une consommation  médicamenteuse ou stupéfiante.  Dans un dispositif réglementaire, il suffit que l’infraction soit constituée : une molécule décelée,  un contexte de compétition, pour que la culpabilité soit avérée et la sanction prononcée.

De la même manière, une vitesse supérieure à la vitesse limite autorisée, un taux d’alcool supérieur au taux limite autorisé, constituent l’infraction, et ne nécessitent pas d’invoquer l’intention de rouler trop vite, ou de trop boire : les faits parlent d’eux-mêmes.

Les faits parlent-ils d’eux-mêmes en matière de dopage ? La décision a été prise de considérer que oui, les faits suffisent, nonobstant les intentions, libre aux juges de considérer ou non le poids des circonstances.

La règle impose son périmètre à tout fait constitué en infraction : la faute est avérée, la sanction tombe.

Quant à la nature de la faute, sa nature intrinsèque, hors le contexte scientifico-réglementaire qui la caractérise et  la circonscrit (présence d’une molécule interdite dans un contexte spécifié),  quelle est-elle ?

Aujourd’hui encore, 10 ans après la mise en place du dispositif réglementaire international de lutte contre le dopage, la question de la définition de cet objet tel qu’en lui-même reste vague.

A fortiori, si l’on ne peut s’accommoder d’une approche strictement répressive, une « politique » de prévention  reste à inventer, et pour ce faire, la construction théorique des causes et des effets n’est encore qu’un chantier, fort peu actif…

S’agit-il de tricherie ? Il faut alors moraliser les sportifs, les intéresser à la compétition pour ce qu’elle enseigne, et non pour les médailles qu’un seul peut remporter à la fois.

S’agit-il d’emprise par le système sportif ?  Il faut alors transformer l’institution sportive nocive au développement psychique, physique  et moral de ses licenciés.

S’agit-il de mésusage et d’addiction ?  L'éducation à la santé doit alors primer, et la pratique sportive  s'inscrire dans une démarche générale de valorisation du bien-être, plutôt que de l'implosion de soi.

S'agit-il d'un fait divers surmédiatisé? La réponse s'organise alors autour d'une gestion institutionnelle de la communication : empêcher l’émulsion médiatique de pétrifier l'opinion publique.

S'agit-il de soins interdits? Il faut entamer  un débat sur la nature du contrat social qui lie les individus dans une société qui engage solidairement ses concitoyens pour les soins, la retraite, le chômage.

S'agit-il d'automutilation? Il faut alors protéger les individus non seulement contre eux-mêmes (dans certains pays les pauvres vendent leurs organes), mais contre un système qui instrumentalise les corps des personnes.

S’agit-il d’une logique économico-symbolique ressortissant de l’ordre ultra libéral du monde sportif ? Il s’agit de penser en termes de choix de société et de bien pour l’homme.

Suivant qu'on choisit le paradigme de la santé, de la morale, du social,  ou du politique, l'objet "dopage" répond à des causalités différentes, la personne ou la structure, à des processus de prévention différenciés, éducation à la santé, à la citoyenneté, réorganisation du système fédéral, de la relation de l'état au sport…

Aussi voit-on l’état français en peine de traiter la question du dopage avec efficience autrement que par le mode réglementaire coercitif.

Dans les années 60, ce sont pourtant les mesures d’auto empoisonnement vérifiées par le Dr Pierre  Dumas sur le Tour de France, puis la mort de Tom Simpson dans l’ascension du Ventoux en 1967 qui ont attiré l’attention  de l’opinion et des pouvoirs publics sur les pratiques auto-destructrices de certains sportifs. C’est l’idéal de santé et de dignité humaine qui ont suscité la caractérisation  de comportements comme  nuisibles, appelés doping puis dopage, mais c’est l’obéissance à la règle et la soumission à l’ordre moral qui sont finalement les critères de définition de ce comportement, et son domaine de référence : l’infraction.

Sans doute ce comportement, s’il est considéré comme une forme d’automutilation renvoie-t-il aux complexités du traitement de la prostitution par exemple, où se trouvent mêlés les questions de la liberté à user de son corps, de la dignité humaine, de l’exploitation sexuelle des personnes vulnérables, de l’ordre public, etc…

Penser le dopage, autrement que comme une infraction à la règle, implique une prise en compte des rapports de force entre les sportifs et l’institution, des conflits d’intérêt entre la valorisation du spectacle sportif et le traitement du fait social dans sa complexité. Il y a, pour les pouvoirs publics, une prise de risque réelle à affronter les lobbies sportifs, fédéraux et olympiques, sur lesquels d’ailleurs l’état s’appuie pour participer à l’organisation de la chose sportive.

D’autant que ce sont des hommes qui s’impliquent et prennent position pour défendre une « politique », et jusqu’à ce jour, le jeu n’en a manifestement pas valu la chandelle pour les ministres, secrétaires d’état et autres directeurs de cabinet qui se sont succédés à la barre. Quant aux administratifs, ils ne sont pas « dimensionnés » pour élaborer une politique.

La prévention du dopage revêt actuellement les oripeaux de la misère politique d’où elle est issue. A défaut de poursuivre un objectif, on promeut des outils, et pour ne fâcher personne, on saupoudre du soutien et des encouragements à presque toutes les initiatives, dès lors qu’elles sont parfaitement inoffensives.

Toute « action » est bienvenue, toute participation est saluée, la journée « fair play » du collège  de Tintoin, comme la mallette pédagogique de l’animateur anti dopage. Chacun  peut y aller de sa bonne volonté et de ses bons sentiments, et lutter contre « ce fléau » avec des  jeux de l'oie, ou des seringues géantes sur char fleuri.

Le dispositif de prévention est à la mesure du corpus théorique qui l'encadre, et dans le chaos politico-conceptuel qui environne la question du dopage, les solutions les plus innocentes, celles qui innocentent le mieux aussi les acteurs institutionnels en charge de la chose sportive, ont souvent le plus grand succès, car si elles ne servent à rien, elles ne nuisent à personne, ce qui semble aujourd'hui l’essentiel.

Par Tanclair

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