Plaidoyer pour une politique de prévention du dopage

 

Qu’est-ce prévenir ?

Empêcher la réalisation d’un événement.

-          Un événement et non une action : la prévention des accidents de la route exemplifie cette distinction parfaitement  au sens où l’accident n’est pas une action (anticipée, voulue, programmée), mais un événement (quelque chose qui arrive). L’accident, s’il est prévisible au regard de certains comportements, est néanmoins toujours une surprise pour celui à qui il advient.

-          On ajoute que l’empêchement se situe à un stade où il reste invisible.  On différencie ainsi l’intervention du passant qui  prend dans ses bras l’enfant imprudent au moment où il allait se jeter sous une voiture, de l’intervention  télévisée qui recommande aux mamans de tenir la main de leurs enfants dans la rue.

Comment est-ce possible d’empêcher quelque chose  qui n’est pas en cours de réalisation ?

-          Entre le réel et le non réel, la pensée occidentale a défini un troisième statut : le possible.  Le possible n’échappe pas entièrement  à une tentative de  représentation ; il peut être évalué, calculé :  dans les jeux de dés, c’est l’aléa, doté d’une probabilité d’occurrence.  Dans la sphère biologique, des régularités ont été observées au sein de populations de végétaux  ou d’hommes :  certains donnent plus de fruits, certains sont atteints par le cancer. Le développement de la statistique, et de protocoles expérimentaux complexes a permis de déchiffrer les séries de causes qui en étaient à l’origine. 

-          Les causes qui rendent réel ce qui n’était que possible, ont ceci de particulier, qu’elles ne sont ni nécessaires ni suffisantes : on peut être atteint  par le cancer du poumon sans avoir fumé de sa vie  (le tabagisme n’est pas une cause nécessaire), mais on peut également fumer toute sa vie sans être atteint par le cancer du poumon ( le tabagisme ne suffit pas). On parle alors de facteur favorisant pour caractériser l’influence du tabagisme, et de risque pour quantifier la possibilité d’être atteint par un cancer du poumon, suivant que l’on fume ou pas, entre autres.

-          Les facteurs qui favorisent le passage du possible au réel sont soumis à un criblage intensif de la part des scientifiques, notamment des épidémiologistes, pour les détecter, les pondérer,  les croiser, etc… Pour eux les événements de la vie se rangent en deux catégories : ceux qui n’ont aucun effet de conséquence,  et ceux qui en ont.  Autant dire qu’il est possible que tous appartiennent à la seconde catégorie. Cependant, seulement ceux pour lesquels on peut établir une trace jusqu’à un événement très possible sont utiles pour la science, et pour la vie. Vous épousez une femme dont le père est daltonien, il devient très possible que vous ayez un fils daltonien ( je vous épargne les calculs de probabilité croisée que vous ayez un fils et qu’il soit daltonien).  Si vous ne l’épousez pas, le risque que vous ayez un jour malgré tout un fils daltonien prend un sacré coup dans l’aile ( et  je vous épargne encore le calcul de la  probabilité croisée que vous vous marriez avec une femme susceptible de transmettre le gène du daltonisme et que vous en ayez un fils et qu’il soit daltonien). Si cela vous gêne trop  d’avoir un fils daltonien, vous n’épouserez pas cette femme, cela empêchera que vous ayez ce fils daltonien, presque à coup sûr.

Qui décide de ce qui doit être empêché ou pas ?

-          Il y a d’abord ce vieux libre arbitre : vous pouvez  choisir de faire quelque chose qui « risque » d’entraîner quelque chose d’autre, ou pas. Par exemple, vous pouvez dire une insolence à votre professeur, ou votre patron, et cela risque de motiver votre renvoi. Heureusement, votre compétence sociale, fondée sur une longue expérience, vous donne une certaine intelligence des situations, et notamment la possibilité d’anticiper, de prévoir les réactions de vos interlocuteurs en fonction de votre comportement. Cette connaissance des relations humaines, et des codes sociaux vous permet de choisir le comportement  que vous jugez le plus opportun, et d’éviter certains ennuis, à moins que vous n’aimiez les ennuis !

-          Vous remarquerez que c’est grâce à la connaissance, - ici, des relations humaines, que vous êtes apte à choisir, à décider d’adopter un comportement en toute  responsabilité, en toute liberté. L’ignorance vous laisse libre en apparence, mais en vous refusant la possibilité de prévoir les conséquences de vos actes, elle vous offre la liberté d’un mouton aveugle dans la forêt des carpates.

-          Vous remarquerez également que le libre arbitre ne se confond pas avec le sentiment de la liberté absolue : choisir de ne pas dire une insolence à votre professeur ou votre patron ne satisfait pas forcément vos pulsions émotionnelles, et « savoir » que vous êtes dépendant d’un réseau social régi par des codes, dont vous usez au mieux, n’est pas équivalent à suivre vos inclinations. Ainsi, par exemple, les fumeurs qui rejettent le risque d’être atteint par un cancer du poumon  se privent-ils du plaisir de fumer, et l’on sait combien il leur en coûte.

-          Les parents et éducateurs  officient dans le sens de la réduction des risques  de quatre manières : par la force, en arrachant un verre de vin des mains d’un enfant par exemple ,  par l’autorité, en interdisant à  un enfant de boire de l’alcool, par l’enseignement, en expliquant à cet enfant les raisons pour lesquelles il ne doit pas boire de l’alcool, par l’exemple :  l’enfant  observe   l’éducateur quand il boit et  voit ce qui en résulte.

 

-          Tout éducateur expérimenté a remarqué que l’autorité seule peut suffire avec un tout petit, mais doit s’accompagner d’explications à la demande de l’enfant assez rapidement. La nature des explications est assez variable : morale (c’est mal de boire, ça fait faire des choses idiotes), objective ( ça rend très malade),  affective (maman sera très fâchée si tu bois), en fonction du style de l’éducateur, et de l’enfant.

 

-          En utilisant les armes classiques de la force, la raison et l’influence sur l’esprit humain, les éducateurs essaient d’empêcher certains comportements qui  élèvent le degré de risque qu’adviennent certains événements.  Par exemple, dissuader un jeune homme de circuler en voiture quand il sort et boit de l’alcool réduit le risque qu’il meure d’un accident de la voie publique. Grâce aux effets de l’éducation via l’influence et la raison, nous évitons beaucoup de comportements dits « à risque »,  sans avoir recours à notre libre arbitre. Il y a simplement des choses que nous ne faisons pas, comme battre une femme, conduire en état d’ivresse, fumer,  par exemple.

 

-          Les états occidentaux se trouvent mêlés à ces notions de « facteurs de risque » et de « prévention des conduites à risque » par leur étroite participation au processus de prévoyance sociale et de mutualisation des risques.  L’individu n’est plus seul  face à son destin en occident, grâce à l’organisation sociale obligatoire et mutualisée de la couverture des risques sociaux : maladie, invalidité, vieillesse, chômage. L’ensemble des partenaires sociaux, travailleurs, employeurs, assureurs et état co-organisent ce dispositif de « sécurité sociale ». Le modèle employé en France notamment, mutualisé plutôt qu’assurantiel est un gouffre financier. L’état gestionnaire se trouve alors des droits à fouiller dans la vie des assurés et à leur demander des efforts pour réduire les risques qu’ils encourent, et qu’ils font assumer par tous : rouler moins vite économise des vies (et des soins coûteux), s’abstenir de fumer évite bien des maladies (et des soins coûteux), manger et bouger raisonnablement permet de vivre mieux et plus longtemps ( et d’éviter des soins coûteux). L’état se trouve donc en position d’auto-légitimer son intrusion dans les modes de vie des usagers sociaux, dans leur intérêt bien compris de contribuables et de travailleurs cotisants.

Comment procède l’état pour empêcher les comportements à risque ?

-          Par la contrainte : le conducteur en état d’ivresse arrêté, le chauffeur qui  passe un ethylo-test pour démarrer son véhicule, sont amenés, par mesures contraignantes, ou manu militari à restreindre leurs consommations de boissons alcoolisées.

-          Par l’autorité : les lois et décrets définissent les limites des comportements acceptables, dans une optique de réduction des risques sociaux, démocratiquement assumée.

-          Par la raison : Une chaîne de compétences relie l’épidémiologiste qui identifie les risques et leurs facteurs, les associations de militants,  le médecin de santé publique qui élabore une stratégie de prévention, les éducateurs qui relaient les messages auprès des populations cibles.

-          Par l’influence :   les campagnes de communication,  les journées d’actions, engagent le destinataire de ces événements à prendre position, à s’impliquer  dans une cause, comme les modèles sportifs ou artistiques les conduisent par processus imitatif à adhérer à un mode de vie.

Quelle politique l’état met-il en place pour prévenir les risques ?

-          La constellation d’agences, sanitaires, environnementales, reflète la multiplicité originelle  de ces dispositifs, dont l’émergence témoigne d’un processus global en plein  développement :  contrôler et évaluer la qualité des procès de production, dans l’intérêt des usagers , afin de qualifier  le contrat de consommation .

-          Chaque champ a défini son périmètre opérationnel en fonction des modalités de production des connaissances, et de la nature des échanges stratégiques entre interlocuteurs du champ. Par exemple,  le champ sanitaire s’est développé autour de l’axe médico- pharmaceutique, qui tend à s’imposer comme modèle aux autres prestataires de produits : compléments alimentaires, et de soins : thérapeutes de tous ordres. L’évaluation repose sur les procédés statistiques des études à grande échelle, la sélection des interlocuteurs institutionnels  se base sur la hiérarchie universitaire et industrielle, qui valide et renforce la hiérarchie hospitalo-universitaire du corps médical, et la hiérarchie économico-politique de l’industrie pharmaceutique. D’où les problèmes de collusion d’intérêts des « experts » qui jouent de leur carte hospitalière auprès de l’industrie pharmaceutique et des agences d’état, monnayant de la valeur symbolique en valeur économique et réciproquement.

Pourquoi l’état peine-t-il tant à mettre en place une politique de prévention du dopage ?

-          L’idée de dopage en elle-même est un frein à sa prévention : le dopage désigne un  un acte, non un événement, un fautif et non la « victime » d’un accident, ou d’un processus, comme le fumeur est victime du tabac. Caractérisé en tant que tricherie volontaire, le dopage peut difficilement s’inscrire dans le cadre des « risques » dont le sport de compétition serait le « facteur favorisant ».

-          Il est à noter que la ligne de séparation usuelle entre acte et événement permet de distinguer entre la délinquance que l’on condamne (voler un auto radio), et la déreliction que l’on subit (devenir prostitué, toxicomane). La ligne de partage, parfois floue entre acte délibéré et événement fortuit coïncide avec les gradations compassionnelles des auditeurs : vol avec agression, vol à l’étalage, toxicomanie, prostitution, exploitation au travail, enfant ou femme battu.

-          Les cohortes de malades ont offert aux scientifiques médecins l’opportunité de légitimer du poids des mathématiques les faits significatifs extirpés à la masse. Il leur a fallu peser de tout ce poids pour affronter les puissants lobbies de l’industrie du tabac par exemple, entrés dans la guerre scientifique et médiatique avec la puissante artillerie que leur conférait leur puissance économique. Les médecins et scientifiques associés aux sports n’ont jamais, - à l’exception des ex pays du bloc soviétique peut-être -, bénéficié d’un accès aussi étendu à la population sportive, ni aussi bien encadré, - cette population est plutôt vagabonde -, ni financé à la hauteur de l’organisation des soins hospitaliers. Le résultat est l’indigence d’une connaissance scientifique et médicale approfondie des hommes dans cet environnement, et l’absence d’une élite qui fasse référence auprès des interlocuteurs de l’état.

-          Les fédérations sont les représentants officiels des pratiquants sportifs, ainsi que le mouvement olympique, dont l’objet est de promouvoir leur discipline, et non le bien de l’homme usager de cette discipline. Il en ressort que les risques majorés par les activités sportives ne sauraient être repérés ni dénoncés par les fédérations de leur propre volonté. L’environnement sportif est probablement plus obscur aujourd’hui que l’environnement professionnel ou scolaire, doté de services médicaux organisés, de syndicats, d’associations de personnel et de parents d’élèves. Ce mouvement ne dispose à ce jour d’aucune structure communautaire dont l’objet soit de militer pour la réduction d’un risque lié à cet environnement. Je n’ai pas connaissance d’associations de parents de gymnastes pour une « gymnastique dans la joie », ou « toujours gymnaste à 40 ans », comme je ne connais pas d’associations qui milite en faveur de « reposer c’est reconstruire », pour un contrôle sanitaire des calendriers des professionnels, ni de parents vigilants à « la nasse pas la casse » dans les centres de formation au haut niveau, d’où sont exclus chaque année les éclopés du régime sportif  intensif. La base se tait, peut-être exclusivement fascinée par les rêves de succès, et murée dans un silence honteux en cas d’échec.

-          L’état se saisit de la question du dopage, sous la pression médiatique, qui veut du sang, et des punitions exemplaires. La merveilleuse persécution de Lance Armstrong,  échappant encore et toujours aux mailles du filet médiatique qui n’en finit pas de râcler les fonds d’égoût, et de la gorge pour cracher son venin est assez stupéfiante. La prévention n’intéresse pas les journalistes, sauf quand elle fait grincer les dents : n’annonçait-on pas la guerre civile après l’interdiction de fumer dans les lieux publics ? A défaut de ressasser la mort attendue de milliers de personnes, la grippe A ne vaut-elle pas à Madame Bachelot une tentative de crucifixion médiatique compensatoire ? L’action médiatique produit des effets, mais qui ne sont constructifs que lorsque la presse se fait écho d’une revendication socialement élaborée, soutenue par des groupes militants. En l’absence de ces discours construits sur une pensée et des objectifs politiques, la presse ne se fait le relai que d’elle-même, une  caisse de résonnance, qui amplifie les échos des cris, des larmes et de la fureur : ça se vend. Quant à la réponse de l’état, elle reste dimensionnée à l’attaque médiatique : les coupables seront punis, la détermination à lutter contre fléau sera sans faille, on ne fait pas dans la dentelle conceptuelle.

Comment peut-on initier une politique de prévention du dopage en France ?

-          En refondant le concept, d’abord. Le dopage, pour le sportif, est un risque, comme l’alcoolisme pour un vigneron. Risque dans sa dimension réglementaire : le dopage conduit à des infractions réglementaires sur la consommation de substances, pouvant aboutir à l’exclusion du sportif. Risque dans sa dimension sanitaire : le dopage altère la santé de la personne, et est symptomatique d’une altération de son jugement sur la valeur de sa vie, et de sa santé.

-          Si le dopage est un risque, le sport comme environnement peut être qualifié de facteur de risque. Il faut donc l’aborder, comme le milieu professionnel ou scolaire, sans préjugé positif ni négatif, et analyser ses productions en termes de rapports humains, dans leur réalité. Cela implique d’abandonner la posture naïve d’un sport comme  « le monde merveilleux du baron de Coubertin ».

-          Si le dopage est un risque, il est nécessaire de le définir dans l’acception élargie de ce qu’il est pour celui qui vit cette situation, et non de réduire sa définition à la dimension réglementaire extérieure au sujet, celle qui fonde « l’accident » du contrôle positif.

-          Si le dopage est un risque pour l’homme, comme l’alcoolisme ou la vitesse, c’est pour l’homme que celui-ci doit être disqualifié, discrédité, démystifié, pour ceux-là même qui en seraient les victimes potentielles, à ne pas avoir su déchiffrer les mensonges, les tentations, les illusions, les faux semblant, les faux amis.

-          Si le dopage est un risque, la prévention du dopage doit être un facteur de protection, en agissant sur l’homme et son environnement. Si l’environnement est en cause, il faudra le changer, il faudra force et courage, et peut-être aussi l’aide l’état.

Par Tanclair

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